A l'issue de ma troisième journée, au milieu de la petite classe, comme je me recueillais dans ce silence avide propre aux locaux administratifs et qui propage en sonorité creuse le moindre heurt du pied contre un meuble, — ce fait stupéfiant m'est apparu nettement : de tout le personnel d'une école maternelle, c'est la femme de service qui assume le rôle le plus indispensable ; une maîtresse, la directrice même peut s'absenter sans trop d'inconvénient, mais on ne saurait se passer un seul jour des deux manœuvres : la cantinière et la préposée à la propreté. Cette dernière, — la véritable femme de service, — s'honore de rapports exclusifs avec les enfants ; dix fois, vingt fois par jour, on la requiert dans chaque classe pour un office où personne ne peut la remplacer. Je sais même que, par un léger accroc au règlement, on lui confie la surveillance aux heures extrêmes où les enfants sont peu nombreux dans le préau : de huit heures à huit heures un quart, le matin, de cinq heures et demie à six heures, le soir.

Mais, voilà le plus renversant : vis-à-vis des tout petits, elle seule représente l'école. En effet, on ne leur fait pas la classe, à ces mioches, il s'agit en réalité de les garder et de les soigner. Or, tous les soins appartiennent à la femme de service, d'une part, et, d'autre part, la garde lui incombe une partie du temps, la directrice étant souvent dérangée. Aussi la maîtresse est-elle bien plus éloignée des petiots que la journalière ; ils s'égalent aux enfants riches qui connaissent bien plus leur gouvernante que leur mère. A la moindre alarme, ils savent bien : c'est le « tablier bleu » qu'ils cherchent, qu'ils attendent.

Certes, on ne doute pas que ces dames n'aiment leur troupeau : la directrice, notamment, se désole de son union stérile et elle adopte, du cœur, tous les bambins gentillets. Mais le dévouement du personnel enseignant n'amoindrit pas la femme de service : déchoir elle ne peut!

Je promenais mon plumeau sur les tables minuscules, et mon ombre démesurée époussetait le mur, le tableau noir, les cartes d'histoire naturelle. « Ça y est! » me dis-je, immobilisée tout à coup, par l'évidence de mon souvenir, « en trois jours, les tout petits ont déjà pris possession de moi : ils m'appellent Rose, me tutoient, s'accrochent à ma robe. Que je veuille ou non, je sens bien que je ne m'appartiens plus : aujourd'hui, du matin au soir, j'ai manœuvré sans personnalité, captée, tirée, hypnotisée par eux. »

C'est qu'il faut voir ces brimborions, ces riens qui vous viennent à peine au genou : ces corps sans poids où saillissent des os de chat maigre, ces malheureuses frimousses cireuses! Ça ne tient pas debout, ça vacille même assis, il faut continuellement que ça s'appuie des yeux sur une grande personne. Et il faut voir leur vigilance à ne pas perdre ma trace : dans l'isolement et la bousculade de l'école, je suis la consolation et la protection. Il faut absolument que je réponde à cette confiance touchante… C'est un peu fort!… je suis prise malgré moi… Mais quel rôle écrasant! Pourrai-je?… Voyons, mes pauvres enfants, je ne suis pas préparée, moi… si vous saviez : je ne suis pas maternelle… je suis une jeune fille qui n'a eu ni frère, ni sœur… J'essaie, je veux bien… un petit jupon détaché, un petit doigt qui a du bobo, voilà, voilà, je fais de mon mieux… Mais, mes pauvres enfants, vous êtes si peu appétissants, si lamentables!… et vous sentez l'aigre, la crasse, le linge douteux.

II

J'habite, à quelques pas de l'école, dans la même rue, une des rares maisons qui ne soient pas un hôtel meublé. Il y a une sage-femme au premier et un trafiquant en reconnaissances du Mont-de-Piété au troisième. Ma chambre est au sixième étage sur la cour.

Mon oncle, mon dernier parent, ayant fait un choix judicieux des meubles dont il pouvait se séparer, me les a donnés.

Mes biens mobiliers ne se composent pas seulement d'un lit de sangle et d'une malle, je possède, en outre, une étagère avec des livres, une table, une chaise et un fauteuil. Seulement, voilà : ma table est un guéridon de jeu, ma chaise une fumeuse, et mon fauteuil une rocking-chair en osier quelque peu détraquée ; si l'on ne s'assied pas juste au milieu, elle se déforme, gémit et fuit tout d'un côté ; on peut jouir à la fois du roulis et du tangage sur ce fauteuil : pour se remettre, on peut faire du cheval sur la chaise.