Je me suis ensoleillée de contentement et de désir comme les élèves de mademoiselle. « La Mésange » c'est une vraie récompense d'écouter cette histoire d'oiseaux qui ont des petits.
Instantanément, j'ai été ranimée ; toutes mes mauvaises idées sur l'école ont été bannies. Je n'avais plus pensé à « la Mésange! » Dieu merci, je me trompais : dans le rôle des parents domine la beauté, un sublime fulgure qui annule toutes les ombres, et l'on ne peut décemment enseigner aux enfants à critiquer la famille ; il faut bien leur donner un aperçu, si disproportionné soit-il, de cette immensité : l'amour maternel. Et ce sentiment suprême existe dans sa pureté chez les femmes les plus déchues… on dirait parfois qu'il est en moi, comme une perversion.
Dimanche dernier, au retour de ma promenade habituelle aux Buttes-Chaumont, rue des Pyrénées, j'ai rencontré Louis Clairon qui tenait, par le jupon, sa mère, une phtisique de mise indigente. Rue des Pyrénées, il passe du beau monde. Louis a croisé un regard sans affinité avec un jeune monsieur de sept à huit ans (pardessus, gants, chapeau melon), accompagné de parents à vêtements cossus ; il a alors reporté sur sa mère ses yeux de loup, aussitôt contents, rassurés, vaillants. J'ai bien vu : après ce jupon lamentable, mal pendu, après ce corps étique, ce dos rond, cette face terreuse, il recueillait la totale sécurité, il trouvait plus de protection que dans tout le reste de l'univers, que dans les formes les plus opulentes, les plus belles, les plus solides. Et mentalement j'ai approuvé : Tu as bien raison de te sentir riche, comblé ; tant qu'il restera un tressaillement dans ce corps, fût-il aux griffes de la mort, ce tressaillement sera pour te sustenter et pour te défendre.
Dire que je suis condamnée au célibat! Mes fibres stériles frémissent! Quelle terrifiante compréhension est en moi : la puissance maternelle n'a pas de limites, c'est la bonté à l'infini, c'est l'audace enragée capable de briser les lois humaines et de s'insurger contre la nature même. Tiens! Louis, si tu voyais qu'il faut mourir et que Dieu lui-même n'y peut rien, il faudrait appeler : maman! et tu aurais raison d'espérer encore!
Et vous, jeune monsieur, vous exposerai-je, avec ménagement, que cette mère en haillons vaut mieux pour Clairon que votre maman tout en soie?… Je m'égarerais volontiers dans le domaine illimité du Relatif… Périodiquement, le père de Berthe Hochard vient chercher la petite idiote dans l'après-midi, pour aller faire une démarche au Dépôt. C'est un misérable garçon de salle qui s'acharne à réclamer « sa femme », une ex-fille galante devenue folle inoffensive.
Avoir comme joie, comme adoration, comme espoir une réprouvée démente! Ce déshérité ne sentira jamais le grotesque ni l'indécent de son attachement. L'on n'a pas un bonheur aussi misérable! Il est si simple d'aimer la saine beauté!… Et je comprends très bien que, dans les bureaux, on refuse de lui rendre « la créature ». Qu'est-ce qu'on refuse, en somme? Rien, moins que rien.
Je lui amène sa fille Berthe jusqu'à la balustrade du préau. Il ramasse sa vie dans ses grands yeux vitreux qui remercient vaguement, qui fouillent d'avance le Dépôt, là-bas. Il me dit dans un transport : « nous y allons! » Et, forcément, avant de se sauver, il me serre la main… l'élan de son sang me prend…
J'ai connu une seule fois dans ma vie cette secousse franche et directe des doigts au cœur, — ce fut comme la transmission matérielle d'un serment, — et je ne revis plus jamais mon fiancé…
Faut-il noter aussi que, dans ma promenade, j'ai rencontré M. Libois, accompagné d'une dame élégante et jolie.