Comme sa voix claire et prenante porte jusqu'à moi, au travers de la cloison, j'interromps les mouvements de bras et je dis à mes tout petits, d'un air de malice mystérieuse :
— Vous ne savez pas? Nous allons écouter une belle histoire de Mademoiselle, comme si nous étions des grands!
Et nous voilà tous enchantés de cette espèce de larcin, de cette audition chipée aux grands.
Je sais que Mademoiselle illustrera son récit de dessins au tableau noir, merveilleux instantanés faits de simples lignes ; je profiterai des pauses pour répéter les données principales à mes mioches. Ils placent les mains sur les genoux et lèvent le nez ; les uns bayent d'attention, d'autres rentrent leur lèvre inférieure et avancent leurs dents du haut à la moitié de leur menton ; des filles pincent un petit bec pointu.
« La Mésange », je veux l'écrire d'un souvenir exact, parce que j'ai entendu la normalienne affirmer à Mme Galant que c'était une relation vraie où pas un détail n'était inventé. (Notre délégué cantonal l'aurait écoutée une fois avec la plus vive émotion. Un bon point, monsieur! Vous serez un excellent père.)
Une vieille dame habitait à la campagne avec son chat nommé Mistigris. La maison était blanche avec un toit rouge, on y entrait par un perron, c'est-à-dire un escalier de pierre, comme celui de l'école, qui avait cinq marches et une rampe en fer.
Le jardin, devant la maison, était entouré d'un mur blanc, au-dessus duquel on pouvait passer la tête et il était tout plein de soleil, parce que les poiriers, les pruniers et les cerisiers n'étaient guère plus hauts que le mur ; mais, en face du perron, il y avait un très gros marronnier, plus grand que celui de notre cour, qui donnait un bel ombrage sur la maison. Les arbres à fruits étaient placés sur deux rangs et, entre eux on voyait une corbeille de fleurs dans le genre de celles des Buttes-Chaumont, au mois de mai et on aurait dit d'une place de fête où les abeilles, les oiseaux et les papillons ne cessaient de passer et de se balancer.
Chaque jour, après déjeuner, la vieille dame venait s'asseoir sur un fauteuil d'osier, au bas du perron et elle mettait ses lunettes et elle faisait de la tapisserie, en levant les yeux de temps en temps sur le marronnier où les feuilles remuaient doucement et faisaient un chuchotement comme certains élèves qui se figurent qu'on ne les entend pas.
Mistigris, qui ne quittait jamais sa maîtresse, s'installait sur la dernière marche. Assis, la queue sous les pattes, sans bouger il regardait les abeilles, les papillons qui tournaient autour des fleurs. Des grains d'or remuaient dans ses yeux et il avait l'air d'écouter avec ses yeux le bruit d'une charrette sur la route, le sifflet du chemin de fer très loin. Si une mouche s'approchait, il faisait un mouvement de tête ; il surveillait aussi, de côté, sa maîtresse qui travaillait et quand il avait bien vu que rien n'était changé dans le monde, il se léchait les pattes, se mettait en rond et dormait.