— Un cheval, un arbre sur pied ne nous intéressent pas ; sur toile, leur vérité nous charme. Nous n’avons pas le temps de regarder la nature, mais nous prenons la peine de lire. C’est que notre attention paresseuse au milieu de trop de richesses demande à être servie ; de là, le métier si important de fixeur d’attention : peintre, dessinateur, romancier.

Quant à lui, — depuis que ce soin avait si bien profité à la confection de ses nouvelles, — il écoutait Marthe comme un voleur ; de plus, resserrant son butin chichement, il ne lâchait guère que des paroles intéressées, avare jusqu’à refuser presque les petites banalités par quoi, dans la maison, entre mari et femme on s’effleure, on s’assure qu’il n’existe pas de dissension. Cependant, il s’ingéniait à bavarder de temps en temps, par devoir de réciprocité, — et tout au fond, par cette réflexion que la pratique du discours n’est pas sans utilité pour un écrivain ; le bureau lui fournissait quelques détails à éplucher, le soir de préférence :

— Figure-toi que nous l’avons échappé belle, cet après-midi : un amas de dossiers périmés a failli être incendié par une fuite de gaz ! Le chef sera longtemps avant de reprendre son teint jaunâtre assorti aux boiseries, le pauvre homme est resté tout vert-de-gris. Pense donc : si notre recueil de chinoiseries avait été détruit, nous en étions réduits à traiter les affaires avec le simple bon sens !

Marthe ne calculait pas ; au lieu de repasser en soi-même les actes journaliers, comme fait chacun, elle pensait tout haut en regardant Ferdinand.


— J’ai le placement d’un vieux caleçon à Albert, dit-elle en brossant, figure-toi qu’une hospitalisée d’hier est sans linge par ce froid terrible. Je crois que l’adresse de l’ouvroir lui a été donnée par maman : « une dame d’Asnières qui reçoit parfois vos deux petits garçons », m’a-t-elle dit. Elle ressemble à un masque japonais, elle a quarante-neuf ans, des moustaches et des gros sourcils gris et, à peu près le développement physique d’Albert. Avant de tomber si bas, elle exerçait la profession de colleuse d’affiches, elle faisait neuf heures de promenade par jour, avec, en guise de falbalas, un pot en fer, un pinceau, une échelle et une musette remplie de placards. Les confidences ne lui coûtent pas : « J’ai toujours été maigre comme ça, même dans le temps de mon premier mari où c’était assez rare de manquer un repas. Mes deux maris m’ont dit la même chose au bout de deux jours : on sera bons amis tant que tu voudras, mais pour ce qui est de la farce, on ne peut pourtant pas rire avec un squelette. »

Marthe alla changer de brosse dans la cuisine. Ferdinand courut, le torse nu, griffonner une note sur la table du salon.

La brosse changée glissait brillamment, d’un accompagnement alerte :

— Je lui trouvais l’air avare, cachottier, auprès des autres hospitalisées ; j’ai fini par savoir ; elle m’a cligné de l’œil dans un coin, avec un indicible bonheur : « C’est un riche avantage d’être maigre par le froid ; si j’étais moitié plus grosse, je serais le double plus nue ».

Marthe n’altérait par aucune transition le débobinement de sa pensée.