— La pauv’ bougresse ! soupira Ferdinand, ça n’a pas été facile de lui enlever son idée de se placer à la campagne. Tu vois cette aberration, mon cher !
Griffon se contenta de sourire. Marthe, debout, avait remarqué un froncement de contrariété à cette expression : « la pauv’ bougresse ». Certes, Griffon gardait son air distingué dans la facétie même, mais, d’ordinaire, il aimait beaucoup le langage relâché de son ami. Et Marthe se souvint plus tard de ce blâme inexplicable.
Ferdinand continua :
— Une mauviette de Paris, là-bas ! tandis que la campagne nous envoie l’excédent de ses fortes filles !… Dis donc, Marthe, as-tu réfléchi à cette particularité qu’elle ne fait pas de fautes d’orthographe ?
« Madame, je réponds à votre dernière lettre, je me porte bien, seulement, mon ennui ne cesse pas à cause de mon petit Émile. Voilà six mois qu’on l’a emmené et j’ai peur de ne plus savoir comment il est. Souvent, je m’arrête, je me dis : « Est-ce que je l’ai encore dans ma mémoire ? » Je ferme les yeux, je le vois ; mais la peur ne me quitte pas : si, une fois, je ne le voyais pas, je recevrais un coup que, sans doute, je ne rouvrirais pas les yeux. Et puis, madame, un bébé change tous les jours ! J’ai écrit à la nourrice pour demander qu’elle le fasse photographier, elle ne m’a pas répondu, elle ne veut plus m’écrire qu’une fois par mois, comme d’usage. Madame, c’est bien malheureux d’avoir vingt ans et de n’avoir qu’un pauvre enfant qui ne vous connaît pas. Alors, madame, je crois que je ne pourrai pas durer, je vous demanderai à faire revenir mon petit plus près de Paris, que je puisse aller le voir, chaque mois, à ma demi-journée de congé. Madame, si le mois de nourrice est plus cher, ça ne fait rien, je donnerai tout ce que je gagne, je n’ai besoin de rien et je me raccommode quand tout le monde est couché. Madame, je vous embrasse et je salue vos fils et aussi monsieur. »
Au moment d’emporter le moteur réparé, les garçons avaient retenu l’élan de leur joie pour écouter.
A l’accent de la lecture, Albert considéra le papier de la lettre, le visage de son père, et devint sérieux. Georges eut un regard sans objet, tout intérieur et devint triste.
Cette manifestation de deux tempéraments différents dura bien deux minutes : une vocifération hilare accompagna le moteur dans la chambre voisine.
Ferdinand, méditatif, posa la lettre :
— C’est la plainte inlassable de la femelle mise hors nature.