— Ah ! oui, vous savez, avoua madame Griffon, vos nouvelles que j’ai lues dans les revues, avant de vous connaître, je n’y ai rien compris… Et je croyais que vous aviez de grands cheveux, un air fatal, je me préparais à être subjuguée… mais vous n’avez d’artiste que le regard…
Vu le tour fastidieux que prenait la conversation, le jeune Albert se dérangea subrepticement, et vissa une cigarette en mie de pain à l’un des bonshommes du dressoir normand.
Ferdinand affectait peut-être trop de donner tout son rire à sa femme :
— Jadis une personne frivole m’a beaucoup flatté en affirmant que j’avais des yeux de sorcière… C’est ma galette qui a passé au sabbat, de c’t’affaire-là !… Griffon, si Albert quitte encore la table, ne lui sers pas de bombe glacée.
Le jour baissait. Maria allumait la lampe et les bougies du lustre ; en penchant son buste au travers de la table, elle forçait la conversation à se séparer en deux. Griffon et Ferdinand se heurtaient du coude à cause de la gorge de Maria très « fruit vert », sous une mince étoffe tendue.
Madame Griffon se tournait comme pour une confidence, et son plaisir augmentait de ce que, maintenant, la plupart des fenêtres de la rue étaient occupées :
— Avez-vous eu des pensionnaires cocasses, à l’ouvroir, ces temps derniers ?
— Il est arrivé, avant-hier, une espèce de vieille bohémienne, ci-devant « presseuse d’aveugle chanteur ». Son métier était de conduire un aveugle par les rues et de le serrer, sur le côté, pour faire sortir la mélodie, le temps voulu, lorsque passaient des gens susceptibles de lâcher un sou. Mais elle a laissé renverser son Œdipe par un auto ; ses concurrentes l’ont discréditée sur le marché, aucun aveugle ne veut plus de ses pinçons, tout son apprentissage est perdu.
Ferdinand et Griffon parlaient d’un roman très beau paru récemment :
— As-tu déjà cherché à préciser la parenté indubitable qui existe entre les chefs-d’œuvre, fussent-ils des genres les plus différents ? demandait Griffon avec un sourire fin, attendri.