Le beau côté des fêtes données par la ville, ce sont les rafraîchissements après la cire: on dirait que l'administré se venge d'un fait personnel en cherchant à établir la balance entre l'impôt foncier qu'il paye et l'orgeat dont il se gorge. Le pied glisse dans la crème.
Le luxe des salles, quoique porté à son plus haut degré de magnificence, a un caractère qui frappe d'abord, mais qui appelle le sourire au lieu d'étonner. Quelque art que le tapissier ait déployé, conjointement avec le valet de ville, pour déguiser les emprunts faits à tous les établissements publics, afin de suffire à la monstrueuse quantité de décors, quelque adresse qu'ils aient apportée l'un et l'autre à métamorphoser la destination quotidienne du local, il perce de toutes parts un démenti de mobilier qui effraye. Arrachés aux tringles de la mairie, les rideaux rouges sont un peu courts pour les croisées de la sous-préfecture, et, quoique adoucis par le drap des tables du conseil municipal, les gradins qui règnent autour de la salle trahissent la dureté des bancs du tribunal de première instance. Au plafond pèsent, à donner des craintes à la solidité des solives, les lustres à girandole de la paroisse, en cuivre jaune, aux rameaux de cristal. Les fauteuils du conseil de révision de la garde nationale sont rangés avec symétrie aux deux bouts de la salle de jeu.
En pénétrant dans les appartements plus éloignés, le luxe décroît à raison des difficultés qui se sont présentées pour le répartir avec une égale justice. Aux rideaux rouges succèdent les rideaux pâles; aux murs ornés de guirlandes embaumées succèdent les murs ornés d'affiches portant expresse défense de vendre sur la voie publique, et de laisser le fumier exposé devant les maisons; enfin la dernière cloison qui limite cette enfilade de salles est couverte de la liste nominale des électeurs de l'Oise. Il résulte de ces disparates un ensemble confus de joie et de bureaucratie, de contributions directes, d'église, de conseil de révision, qui fait que le contribuable en dansant n'oublie pas un instant ses obligations envers l'État, et qu'il se rappelle, au contraire, son droit à se réjouir et à ne pas refuser l'impôt.
On danse depuis dix heures, les timidités sont vaincues. Déjà les toilettes des femmes n'ont plus cette raideur du neuf qui prête aux bals de province, dans les premiers moments, l'aspect gaufré d'un magasin de modes. Des rumeurs flatteuses entourent d'un nuage d'éloges celles des plus belles personnes qui, autant hardies que belles, se sont délivrées de la contrainte du masque; qui ne l'avaient gardé qu'afin de ménager plus sûrement le triomphe de l'admiration en le dépouillant. Celles qui, reculant devant l'effet du contraste, le conservent encore, ont des prétextes de coquetterie pour ne laisser jouir les curiosités impatientes que de la simple vue d'une taille qu'on n'a pas travestie et d'un bas de visage, plus frais, plus tendrement enluminé que la barbe de satin qui l'effleure. Ce sont plus que de beaux visages, ce sont des visages inconnus. Les jeunes gens qui ont de l'imagination se prennent à ces séductions calculées; les femmes qui ont de l'esprit ne les négligent pas. L'illusion durera autant que le cordon de soie retiendra cette cire inanimée. Malheur! si le visage cède aux prières que le masque a inspirées!
Attentive auprès d'un vieillard entouré de jeunes gens intéressés aux éloges qu'ils lui adressent, une jeune personne, qui n'a singularisé son costume de soie blanche que par quelques fleurs semées à l'entour, jouit de la fête avec toute la naïveté de son âge et l'étonnement de la retraite où elle est habituée de vivre. C'est Caroline, mademoiselle de Meilhan. Elle est devenue le but des remarques lointaines et rapprochées; on s'entretient de ses cheveux blonds si bien en harmonie avec la délicatesse de ses traits, éclairés par ses yeux d'un bleu tendre sans langueur, animés par sa bouche si heureusement ouverte, qu'elle fait mentir ce vieux préjugé d'adoration pour les bouches miniatures de Petitot, sans expression comme sans baisers. De longues paupières, éternelle beauté du visage, décrivent une ellipse d'ombre mobile sur ses joues, toutes chaudement empreintes de virginité et de soleil, comme ces fruits haut-venus à la cime des arbres, qui ont les premiers rayons de l'été, et que n'étouffent ni les feuilles ni les vapeurs de la terre. On admire encore la ligne à chaque instant brisée, à chaque instant reprise de son corps; le regard tourne comme un collier, sans être renvoyé par aucun angle, autour de son cou, se divise, et coule doucement, ainsi que l'eau sur les anses d'une urne, de ses épaules, sur ses bras, et se prolonge, comme un trait du Pérugin, jusqu'à l'extrémité de ses doigts. Ce contour serpente ensuite, avec la même ondulation, quelque attitude que Caroline imprime à ses poses, jusqu'à ses genoux, et de là à ses pieds, limites où le dessin finit, mais où l'idéal reste suspendu. Après, sans que l'on puisse s'en rendre compte, on se laisse surprendre, en regardant mademoiselle de Meilhan, à ces charmes sans nom, parce qu'ils n'ont rien d'arrêté, qui naissent d'un pli, d'une lueur qui passe dans les yeux, d'une larme qui s'évapore en sourire: car tout est bien dans ce qui est beau.
M. Clavier semble remercier chacun des hommages adressés à Caroline; il passe sa belle tête de vieillard au-dessus de cette charmante figure de jeune fille. C'est bien là une de ces monumentales têtes à la Danton, aussi forte, mais plus intelligente que les types militaires qui nous sont restés de la génération impériale. Toutes martiales qu'elles soient, les figures balafrées de l'empire ne portent que la résolution du courage; bien peu adoucissent la dureté de leurs traits par quelques signes de haute réflexion et d'indépendance. Elles n'ont pas la mélancolie guerrière, la tristesse héroïque des Polonais, hommes de conseil et d'épée, parlant latin à la tribune avec une bouche fendue d'un coup de lance. A défaut du sceau de la pensée, ce qui manque encore à la dignité des tête impériales, c'est le caractère d'une noble origine: elles viennent d'en bas, ce sont des têtes de halle où la révolution alla les prendre. Aussi, mettez un vieux colonel français à côté d'un vieux tambour français, vous n'apercevrez aucune différence. Nous les avons vus l'un et l'autre, déchus et mendiant glorieusement leur pain à travers nos jeunes générations; et, pleins de nos souvenirs de collége, nous les avons comparés à ces prisonniers barbares, dont parle Tacite, mais jamais au Spartacus.
Les ruines encore vivantes de la révolution sont complètes; tout s'y trouve: le coup de sabre au front et la harangue dans les yeux. Appelez ces vieux républicains à l'assaut ou à la tribune, et ils vont vous foudroyer. Ces hommes ont tenu tête à la Gironde et à Brunswick; ils ont longtemps porté dans une poche la mèche du canon de leur section, et dans l'autre leur discours contre Pitt, leur réponse à Burke. Ils furent grands orateurs quand tout le monde était éloquent, et braves soldats lorsque Napoléon était encore écolier à Brienne. Ce sont les vieux druides de nos régénérations sanglantes; les êtres antédiluviens de la primitive société; des sujets d'étonnement et de puissance. Leur origine est écrite sur leurs visages de pierre. La science politique les classe comme la science anatomique a classé les phénomènes éteints des premiers âges du monde. Ce sont les hommes conventionnels.
L'ivresse du bal augmente; les épaules nues volent; un cercle tissu de lumières, de soie, d'ardentes paroles tourbillonne, poussé sous le plafond par un vent harmonieux devenu l'âme de tous. On dirait l'immobilité, tant la vitesse est grande. Le mouvement n'est sensible que par l'attitude comparée des autorités locales qui se sont adossées contre la cheminée, pleines de respect envers elles-mêmes, jalouses de ne compromettre par aucun pli l'uniforme du grande tenue. Ce dernier trait nous dispense d'ajouter que le sous-préfet, le maire, le président du tribunal, le juge de paix, le colonel de la gendarmerie, assistent au bal, mais qu'ils l'honorent sans tremper dans la joie générale par un travestissement coupable.
Personne ne remarque, à leur entrée dans la salle, Léonide et Édouard qui se faufilent dans les groupes désunis pas le galop; chacun de son côté, par arrangement convenu, va poursuivre ses chances d'amusement.
Un coup de surprise arrête Édouard dans sa tournée; son regard s'est croisé avec celui de Caroline. Caroline est ici. Il est à deux pas d'elle; il va l'effleurer en passant. Si elle savait!... si le masque tombait du visage qui se cache!... Quel coup de poignard la jalousie n'enfoncerait-elle pas dans le cœur de cette enfant, si étrangère à la violence des passions, venue au bal avec le même calme dont elle jouit lorsqu'elle se promène sous les vertes allées du bois de Chantilly! Cette pensée importune comme un remords la raison d'Édouard. De quel droit, après tout, exigera-t-il désormais de la confiance d'une jeune fille bonne, aimante, dévouée, lorsqu'il la trahit, lorsqu'il se joue d'elle sous ses yeux même, lorsqu'il va la coudoyer d'un bras encore tiède du poids d'une autre femme? Il voudrait être puni, afin de se rappeler éternellement sa faute par la douleur du châtiment. Il désirerait presque qu'un rival d'un instant l'effaçât pendant cette soirée de l'esprit de Caroline; ses torts auraient du moins quelques torts à se reprocher: ils seraient quittes. Mais avoir tout le fardeau d'une infidélité à supporter en face d'un visage sincère qui n'aura pas même demain au réveil la tristesse du doute! Quel supplice! s'il n'existait, pense Édouard, aucun danger pour Caroline à s'approcher d'elle, à lui dire tout bas: Je suis ici, Caroline, je suis venu à ce bal pour vous y voir, pour vous y surveiller; car je suis défiant: pardonnez-moi, je n'ai pu résister aux conseils de la jalousie; mais cela serait un odieux mensonge! N'avoir le courage d'avouer sa présence que pour mieux tromper, ne serait-ce pas d'une faute faire un crime? Tout dire à Caroline, lui confesser l'infidélité, lui en détailler l'histoire, lui dénoncer sa rivale, ne serait-ce pas s'exposer à n'obtenir jamais de pardon? car il en est d'impossibles.