Et la laitière pleure, et la Bohémienne rit.

Et les cousins montrent les poings à la nièce spoliatrice des héritages.

Et la foule se baigne dans le scandale, se tient les côtes, embrasse Léonide et la promène en triomphe autour du bal.

Édouard se ronge le cœur.

—Ne croyez-vous pas comme moi, demanda un domino vert à Édouard, qui avait de grandes raisons pour ne lier conversation avec personne, que cette dame mériterait une correction? C'est sans doute quelque délurée de Paris qui d'avance aura fait espionner le canton pour venir ensuite le dénoncer ici.

Édouard ne crut devoir aucune réponse au domino vert.

—Ce serait chose due que de connaître quelques sanglantes particularités de la vie de cette femme et de lui en barbouiller le visage. La surprise éteindrait peut-être ce beau feu d'invectives.

Un rire faux, un oui inarticulé, faillirent étrangler Édouard.

—Où serait le mal, continua le domino vert, d'inventer quelque bon mensonge qui remplirait le même but? Il serait trop rigoureux, vous comprenez, de s'en tenir à la vérité sur le compte de cette femme pour la punir. Le propos qui la bâillonnera sera le meilleur. Elle est tellement abandonnée ici, que je lui cherche depuis une heure l'ombre d'un défenseur; si son insolence finissait par en nécessiter un, je ne vois pas qui se lèverait.

—Monsieur, répondit Édouard à la fin, compterait-il sur son isolement pour la maltraiter? A des outrages de femme, ce serait répondre par une vengeance de femme. J'aime mieux croire, continua Édouard d'une voix sourde, que monsieur serait le premier son défenseur si une colère assez basse blessait d'un geste ou d'une parole cette dame que vous supposez abandonnée de tous. A défaut, je ne serais pas le dernier à ramasser son masque. Qui touche à un masque touche à tous; au vôtre, monsieur, au mien. Nous ne sommes, je pense, d'un caractère, ni vous ni moi, à permettre ces libertés.