Il eût bien désiré dissiper ces épaisses ténèbres en interrogeant Léonide; mais il craignit de trouver encore, dans l'embarras de nouvelles réponses, la confirmation de ses terreurs. Il avait peur de recommencer une scène où, plus puni que dans la précédente, il resterait sans excuse en remportant l'affront d'une victoire.
Léonide n'avait plus que ce courage hébété qui s'empare des femmes aux moments désespérés; moments où elles sont enfin décidées à dépenser de l'énergie comme pour une bonne cause. Peut-être l'instinct de leur soumission naturelle les pousse-t-il à tendre la joue, sachant, si elles sont lâches, qu'un soufflet déshonore sans tuer; ou à livrer leur poitrine, si elles sont braves, sachant aussi qu'un coup de poignard tue et ne déshonore pas. Placées entre ces deux alternatives extrêmes de lâcheté et de courage, au delà desquelles il n'y a plus rien, leur parti est pris; leur choix est arrêté.
Léonide et Maurice étaient assis auprès du feu qui sifflait et moirait de ses ondulations leurs pieds alors séparés de toute la longueur du foyer. Au dehors, les giboulées de mars remuaient et roulaient la forêt comme un fagot de bois. Tantôt des bouffées de neige blanchissaient la pelouse, et tantôt des irrigations abondantes effaçaient ce tapis et le dissipaient en une fumée dont l'odeur froide allait à travers les fentes des portes glisser le frisson. Triste soirée d'hiver.
On sonna.
—Qui donc ce peut-il être? réfléchit Maurice.
—Mon frère, probablement.
—Il n'est que dix heures; et Victor m'a dit qu'il ne serait pas ici avant minuit.
On avait ouvert à M. Clavier; il entra dans le salon, laissant après lui une longue trace d'eau; son chapeau et son manteau bleu étaient affaissés sous la neige. Il était plus défait que de coutume.
—Vous, chez moi, à cette heure! monsieur Clavier.
—Moi-même, monsieur Maurice.