Après s'être précipitée sur M. Clavier, comme pour l'étouffer, Caroline s'arrêta de frayeur, et se traîna ensuite le long des murs jusqu'à la porte de la chambre; elle n'alla pas plus loin. Un évanouissement la saisit: elle tomba.

Quand elle reprit ses sens, il s'était écoulé plusieurs heures, et la nuit était venue.

Se souvenant à peine de l'anathème que, dans le délire, elle avait imprimé sur le front de M. Clavier, balbutiant des paroles dont sa volonté n'avait pas arrangé le sens, elle alla machinalement, ainsi qu'une somnambule, rêvant, tremblant, s'arrêtant à chaque marche, jusqu'à la serre-chaude, dont la clef lui avait été rendue par M. Clavier.

Ses pensées furent plus paisibles à mesure que l'odeur exhalée par les arbustes de la serre l'enveloppa, et qu'elle renoua ses organes à des émanations dont chacune, comme une date fidèle, la mettait sur la voie d'un souvenir. Ces larges feuilles assez évasées pour garantir de tout un orage; ces fleurs nacrées, et voûtées en ombrelles pour repousser les ardeurs du soleil dont leurs corolles sont l'image; ces bouquets aromatisés et qui conservent quelque chose des passions qu'ils provoquent dans les climats d'où ils viennent, étaient autant de monuments élevés par Caroline à la mémoire de son affection si tendre pour Édouard. Là, elle avait lu sa première lettre; sous ce palmier, portique vert arrondi sur son front, elle avait tracé au crayon une réponse; elle avait failli mourir asphyxiée sous ces vanilliers en fleurs, la nuit où elle écrivit, bien triste, pleine d'angoisse, pâle de remords, la lettre qui ne laissait plus ignorer à Édouard qu'il serait père.

Ce retour vers un passé si doux et si funeste, dans un lieu qui le rappelait si énergiquement à l'imagination, fatigua Caroline en pesant trop sur sa faiblesse. Elle alla au jardin dont le désordre l'affligea. Ses pieds s'embarrassaient dans les plantes parasites qu'elle n'avait plus été là pour faire arracher. Par un sentiment facile à pardonner, la pauvre enfant, depuis si longtemps privée de ses belles promenades nocturnes sur la pelouse et dans la forêt de Chantilly, voulut faire usage de la clef du jardin que M. Clavier lui avait aussi remise. Elle ouvrit la porte, et tout à coup son âme s'envola comme un papillon en passant, ailes déployées, sur la tête de la vaste forêt. Caroline s'appuya comme une statue contre la porte du jardin pour entendre le rossignol, dont la voix sereine passait et repassait sur le bruit des eaux murmurantes du château.

Pendant qu'elle était ainsi distraite, une main s'appuya doucement sur la sienne.

—Édouard! vous! Édouard! vous vivez!

—Caroline!

Ils rentrèrent dans le jardin.

Un silence douloureux couvrit les premiers instants de leur entrevue. Caroline était penchée sur l'épaule d'Édouard.