Les enfants et les femmes allèrent se promener à âne dans la forêt et dans des chars-à-bancs de louage, Victor n'ayant interdit aucune sorte de plaisir.
Maurice dévorait son cœur sans relâche en comptant les minutes qui le séparaient de la nuit. Ces paysans marchant autour de son habitation lui produisaient l'effet d'un peuple impatient d'assister à son exécution remise au coucher du soleil. Ils avaient acheté le droit de le voir mourir pour son crime. S'il s'éloignait du spectacle désolant qu'offrait cette multitude des clients dont pas un n'était perdu pour son regard, de quelque côté qu'il le dirigeât sur l'étendue plane de la pelouse, il n'évitait pas la fantasque solennité du repas. Il ne pardonnait pas à la fastueuse raillerie des flambeaux, des porcelaines, des flacons, des cristaux, dont se chargeaient deux tables démesurées; dérision pour son cœur attristé.
Il rentrait pour la vingtième fois au fond de sa retraite, maudissant l'implacable immobilité du temps, exécrant un soleil toujours à la même place, quand un homme, vêtu de deuil des pieds à la tête, entra à pas lents dans l'ombre de son cabinet, s'avança vers lui, et l'appela d'un ton faible:
—Maurice ne me reconnais-tu pas?
—Jules Lefort! mon ami! Cette pâleur, ces habits!... Jules, tu pleures! mais tu pleures! Oui!—toi aussi!...—Qui t'a-t-on tué?
—Ma femme! Hortense est morte; morte folle dans mes bras! me demandant pardon, pardon! sans pouvoir être dissuadée qu'elle n'avait commis aucune faute. A genoux près de son lit, mes lèvres suppliantes sur son front, tenant son corps desséché et convulsif sur ma poitrine, je lui ai vainement protesté, par mes pleurs, par mes paroles, qu'elle était innocente et que ses remords m'outrageaient, me faisaient mourir; elle a, jusqu'à son dernier souffle, maigri, langui, souffert en murmurant: Pardon! Elle a expiré sous l'horrible poids d'une accusation que son imagination répétait à ses oreilles; et son cadavre, Maurice, est resté agenouillé, les mains jointes, pour l'éternité.
—Malheureux Jules! Et Dieu t'a laissé seul sur la terre, comme moi. La calomnie t'a fait veuf, et moi, la honte; ma femme a assassiné la tienne; deux amis étaient frères dès l'enfance, et l'un est presque le bourreau de l'autre! Maudis-moi! maudis-moi!
—Je n'en ai pas la force, Maurice. Vois ce front que quelques nuits ont blanchi; ce corps que le mal a brisé; à peine aurait-il la puissance de se baisser pour ramasser une épée, des deux que la vengeance jetterait à mes pieds.
—A quoi bon une épée, maintenant, Jules? L'homme dont l'existence protégeait les haines criminelles de ma femme a été frappé mortellement ce matin d'une balle. Je croirais à une justice: elle aurait pu être plus complète cependant. As-tu reçu ma lettre? Qu'en as-tu fait, Jules?
—Je l'ai brûlée.