—Un repas! Maurice?
—Oui, un repas! une superbe fête! les invités attendent.—Jules! une superbe fête, te dis-je, comme le pays n'en a jamais vu depuis les princes de Condé. Quatre-vingts couverts. Pour peu que tu en doutes, viens! regarde! Table mise, Champagne au frais, melons à l'ombre. On prendra le café sous la tonnelle. Ou je raille ou je suis fou, penses-tu? Mais, tu le vois, je ne raille pas:—Je suis donc fou!
—Je le croirai, Maurice, si tu ne m'éclaires sur-le-champ.
Ayant fait asseoir Jules près de lui, Maurice déroula, dans un épanchement qui le soulagea autant qu'il surprit son ami, les douze ou treize mois de sa résidence à Chantilly, n'omettant aucune circonstance relative à ses tribulations domestiques et à ses anxiétés de notaire, bénissant, au contraire, une occasion si rare pour lui d'alléger sa conscience oppressée.
Quand Maurice eut achevé, Jules Lefort lui dit:
—Tu ne peux plus partir, Maurice. Ces gens-là, d'après ce que tu viens de m'apprendre sur ton entrevue avec eux, ce matin, ne sont plus tes convives, mais tes ennemis, tes espions, tes gardes.
Je les connais mieux que toi, mieux que ton beau-frère surtout, fine trempe d'esprit à qui je permets de duper des banquiers et des propriétaires; mais des paysans, jamais! des fermiers, impossible!
Ils te gardent, te dis-je! Échelonnés sur la grande route et postés autour de ta maison, ils t'épient; ils font bonne sentinelle derrière les arbres. Sors! tu es arrêté.
—Y songes-tu? tu m'épouvantes! Sais-tu que la nuit approche et qu'il n'y aura plus de délai à espérer passé huit heures? que mon beau-frère n'arrive pas? Pourquoi ne pas fuir, Jules?
—Renonce à ce projet, Maurice; mais puisque tu n'es pas convaincu de l'espionnage où tu es resserré, place-toi à cette croisée, et commande à ton domestique d'atteler ta calèche. Examine ensuite ce qui se passera. Maurice dit au cocher d'atteler.