—Eh bien, passe-t-on à la caisse? s'informe superbement Victor en s'emparant d'un flambeau.
—Pourquoi donc à la caisse? répondent les clients de Maurice d'un ton étonné qui semble dire: «Est-ce qu'il a été jamais question de retirer nos fonds? Pourquoi donc passer à la caisse?
—Non? je croyais, reprit Victor.
—Puisqu'il n'y a plus rien à Paris, nous ne courons plus aucun danger. Laissons nos écus ici, et allons rassurer nos femmes; il est grand temps.
Les paysans rallièrent leurs chapeaux et leurs bâtons, et coururent toucher la main à Maurice. Ils partirent. On entendit bientôt leurs chants dans la forêt. Ils quittaient Chantilly beaucoup plus joyeux qu'ils n'y étaient venus.
Une fois seuls avec Maurice, Victor et Léonide eurent sur lui la supériorité du bonheur qu'ils lui avaient tous deux apporté. Il fut étourdi du contentement de se savoir riche, de la joie d'avoir traversé en quelques heures sans mourir une banqueroute et une révolution, et d'apprendre ces deux foudroyantes victoires dans un lieu encore retentissant des outrages dont il avait été sillonné de la tête aux pieds, dans un espace ému encore des vins débouchés, des lumières ardentes et de ces haleines qui avaient répandu des feux et des flammes; la sueur inondait ses membres. Pourtant il tremblait.
—Tout est donc fini à Paris?
—Fini, beau-frère. La mitraille a balayé les républicains; mais la crise a été affreuse. A une heure, à la Bourse, on croyait que le gouvernement ne tiendrait pas.—Déroute générale. Le crédit public mort: on vendait, on vendait. J'achetais des deux mains, tant que je pouvais. Le canon tonnait, et le sang coulait: j'achetais. La Morgue était trop petite pour les cadavres: on assurait que les Tuileries étaient assiégées: j'achetais sans relâche. A trois heures, je n'achetais plus. La monarchie avait triomphé; je vendais sur le perron de Tortoni. Mon audace a été prophétique; la ruine de tous a été mon salut. J'ai cru à l'étoile de la France; moi et le gouvernement nous avons été sauvés.
—Ceci n'est donc point un rêve; mais alors, dit Maurice, à qui la réflexion venait, où sont tous nos amis, ceux qui, ce matin, m'ont vu dans leurs rangs, animé de leur espoir, armé pour leur cause?... Morts, sans doute! morts! Quel douloureux bonheur que le mien!
—Je te conseille de faire le difficile; s'ils vivaient, où serais-tu? D'ailleurs, il est encore possible que tes amis n'aient pas été tués. Par exemple, il en est un dont le compte est en règle à cette heure: j'ai lu son nom parmi la liste des morts. Attends... tu me l'as cité avant mon départ pour Paris, quand je t'ai quitté. Attends... Édouard de Calvaincourt. C'est cela. On a trouvé sur lui un plan de campagne pour armer la Vendée: rien que ça.