«Ces soldats avaient déjà ravagé sans résultat deux châteaux, lorsque, au pas de charge, de la boue jusqu'aux genoux, chantant la Marseillaise, torches allumées en tête, ils longèrent un troisième château que des camarades leur avaient enlevé la gloire d'assiéger. Comme c'eût été leur faire affront que de se proposer pour leur prêter main-forte contre une position qui ne tenait déjà plus, ces braves passèrent outre et laissèrent la besogne et l'honneur de l'achever à leurs frères d'armes. Ils se bornèrent à quelles saluts de reconnaissance à travers les claires-voies des haies, et se renvoyèrent des cris d'encouragement à distance. Ils n'avaient pas marché cent pas, qu'ils aperçurent un long jet de flamme suivi d'un bruit sourd: le château s'écroulait.»

Édouard sourit tristement.

«Au jour, et quand il ne restait plus de château à visiter, on s'avoua qu'on avait brûlé bien des fascines, bien des cartouches et bien des chaumières pour rien. L'ennemi, qu'on poursuivait avec tant d'acharnement, au sein de tant de dégâts, s'était encore échappé. Le miracle de son évasion n'a pu s'expliquer qu'aujourd'hui, où l'on vient d'apprendre que ces soldats, d'un même uniforme, qui faisaient le siége d'un château pendant la nuit, n'étaient pas moins que des rebelles exactement costumés comme la ligne, masquant par une attaque et une défense simulées la retraite de leur jeune chef, placé lui-même dans les rangs, s'assiégeant de bon cœur, et brisant les carreaux avec la joie d'un conscrit.»

—Quel roman! s'écria Léonide.

—C'est de l'histoire, reprit Édouard qui avait suivi tout haletant la lecture du journal, dont l'ombre portée sur son visage en cachait l'expression à l'éclat de la lumière.»

Maurice et sa femme s'aperçurent cependant de la tristesse que causaient à Édouard ces événements. Léonide voulut en suspendre le récit; elle fut priée de continuer.

Elle déplia de nouveau le journal et lut: «Bientôt nous communiquerons le commencement du procès criminel intenté aux personnes accusées d'avoir encouragé la rébellion dans l'affaire du château incendié de Calvaincourt. On dit les propriétaires gravement compromis, notamment madame de Calvaincourt et son fils, celui qui s'assiégeait dans son propre château, déjà coupable et poursuivi comme réfractaire. Ils seront jugés aux prochaines assises de Poitiers.»

Le journal tomba des mains de Léonide.

—C'était donc vous! votre position est affreuse, monsieur! Ne nous quittez pas.

—N'est-il pas de la plus haute prudence, mon ami, que tu ne te hasardes pas à aller à Paris, en ce moment où la découverte de cette correspondance met en si grand péril ta mère et toi?