—Et vous avez donc de mauvaises nouvelles à lui apprendre? répétait Léonide à Maurice.
—Aussi les lui tairai-je en partie. Aurais-je jamais le courage de lui apprendre que sa mère a été arrêtée et traduite devant la cour d'assises de Poitiers, où l'on instruit son procès et le sien, à lui, pauvre Édouard!
—Que lui direz-vous, pourtant?
—Je ne lui cacherai pas les ordres rigoureux arrachés enfin à la faiblesse du ministère pour écraser son parti, qu'au mystère des meneurs, je crois disposé à tenter une résolution désespérée, et dans laquelle,—mon opinion s'en réjouit, mon amitié s'en alarme,—ce parti périra.
—Effrayez-le; oui,—dites-lui tout cela: car il brûle de nous quitter pour prendre sa part de périls dans les dernières luttes de son parti. Parlez-lui moins pourtant des dangers personnels qu'il courrait que de la déception de ses espérances, et surtout de la position plus aggravante où il placerait sa mère, en aigrissant la justice. Je crains,—des soupçons qui sont presque des certitudes me font concevoir cette crainte,—qu'il n'ait pas renoncé, malgré vos prières et mes sollicitations, à sortir la nuit pour se promener dans le bois.
—Quelle imprudence!—C'est qu'il nous compromet autant que lui; Léonide; mes preuves en amitié, grâce au ciel, sont acquises; mais je vous avoue que j'eusse désiré lui être utile dans d'autres circonstances et pour d'autres motifs que ceux qui l'ont fait mon hôte. Son opinion me contrarie, oui, elle me rend parfois suspect à la mienne. Dans l'état actuel de la Vendée, en présence des troubles de cette contrée, si sanglants et si difficiles qu'on se prend à douter parfois de la sûreté de nos nouvelles institutions, j'entends ma conscience qui me conseille de remettre au ministre le dépôt du colonel Debray, ce terrible plan de campagne. Le moment de cette restitution me semble venu.
L'élan communicatif que la nuit, le lieu, certaines dispositions expansives, imprimaient à la conversation, et peut-être ce besoin impérieux chez l'homme, de partager tout ce dont il charge sa faiblesse, amour, amitié, ambition, entraînaient Maurice à ouvrir son âme, à solliciter un conseil de Léonide. Partout où il y a une place pour une peine, il y en a une pour la femme: on peut être heureux sans elles; sans elles on ne saurait souffrir. Elles sont là, à la première larme, à la première douleur; dès que le cœur se plaint, elles répondent.
—Qui sait, continua Maurice, irrésistiblement amené à livrer le sien, afin qu'un trait de lumière y pénétrât, s'il n'y a pas dans ces funestes papiers un remède décisif aux agitations de l'Ouest, le secret des forces de la rébellion, celui de leur anéantissement!—Vivre avec ce secret au fond de la poitrine, c'est souffrir les remords d'une trahison, c'est en commettre une peut-être, au profit d'une opinion que je ne partage pas et à l'avantage d'une dynastie dont le retour serait la ruine de mes croyances.
Avec vous, Léonide, il m'est permis de pleurer sans honte sur ma générosité et de la maudire. Ces sortes de secrets sont à vous et à moi; ils sont de ceux que la sainte communauté du mariage fait un devoir de peser en famille. Ils touchent à l'honneur du foyer. Eclairez-moi, mon amie. La conscience spontanée des femmes a des lumières plus vives que la raison égoïste des hommes. Elles ont décidé, quand nous hésitons encore. Dois-je, Léonide, restituer ces papiers, ce plan du colonel Debray au ministre? A ma place que feriez-vous, la main sur le cœur?
Léonide porta sa main à l'endroit où elle avait caché le plan du colonel Debray.