Avant de répondre, l’architecte posa son équerre au milieu de la statue, et laissa pendre le fil à plomb jusqu’au bas du socle.
—Sire, dit l’architecte en montrant la direction du cordon aux courtisans, la statue penche d’un pouce au moins vers la droite.
—J’avais donc raison, messieurs, dit le roi en désignant le duc d’Antin, qui paraissait moins confus de sa propre défaite que satisfait de la victoire de Louis XIV.
—Sire, répondit-il, vous nous pardonnerez de n’avoir pas la rectitude de votre regard; sinon ce serait nous punir de ne pas vous égaler.
Les autres courtisans varièrent ce thème élogieux sur toutes les notes, quoique au fond, eux et le duc d’Antin, le premier, sussent parfaitement que le faune de Girardon tombait sur le côté d’une manière sensible. La comédie avait parfaitement réussi.
Cette supériorité de lumières plaisait au roi, qui prenait pour des avantages réels sur l’intelligence des autres ces concessions complaisantes, renouvelées sous mille formes autour de lui.
Le duc d’Antin, devenu, par cette première flatterie, surintendant des bâtimens, la reprit souvent avec succès. Dans les pièces relatives au siècle de Louis XIV[D], de Voltaire, on lit (pages 390-391): «Les chefs-d'œuvre de sculpture furent prodigués dans ses jardins. Il en jouissait et les allait voir souvent. J’ai ouï dire à feu M. le duc d’Antin que, lorsqu’il fut surintendant des bâtimens, il faisait quelquefois mettre ce qu’on appelle des cales entre les statues et les socles, afin que, quand le roi viendrait se promener, il s’aperçût que les statues n'étaient pas droites, et qu’il eût le mérite du coup d'œil. En effet, le roi ne manquait pas de trouver le défaut. M. d’Antin contestait un peu, et ensuite se rendait et faisait redresser la statue, en avouant avec une surprise affectée combien le roi se connaissait à tout. Qu’on juge par cela seul combien un roi doit aisément s’en faire accroire.
»On sait le trait de courtisan que fit ce même duc d’Antin, lorsque le roi vint coucher à Petit-Bourg, et qu’ayant trouvé qu’une grande allée de vieux arbres faisait un mauvais effet, M. d’Antin la fit abattre et enlever la même nuit; et le roi, à son réveil, n’ayant plus trouvé son allée, il lui dit: Sire, comment vouliez-vous qu’elle osât paraître devant vous? elle vous avait déplu.
»Ce fut le même duc d’Antin, qui, à Fontainebleau, donna au roi et à madame la duchesse de Bourgogne un spectacle plus singulier, et un exemple plus frappant du raffinement de la flatterie la plus délicate. Louis XIV avait témoigné qu’il souhaiterait qu’on abattît quelque jour un bois entier qui lui ôtait un peu de vue; M. d’Antin fit scier tous les arbres du bois près de la racine, de façon qu’ils ne tenaient presque plus; des cordes étaient attachées à chaque corps d’arbre, et plus de douze cents hommes étaient dans ce bois prêts au moindre signal. M. d’Antin savait le jour que le roi devait se promener de ce côté avec toute sa cour; sa majesté ne manqua pas de dire combien ce morceau de forêt lui déplaisait:—Sire, lui répondit-il, ce bois sera abattu dès que votre majesté l’aura ordonné.—Vraiment, dit le roi, s’il ne tient qu'à cela, je l’ordonne, et je voudrais déjà en être défait.—Eh bien, sire, vous allez l'être.—Il donna un coup de sifflet, et l’on vit tomber la forêt.—Ah! mesdames, s'écria la duchesse de Bourgogne, si le roi avait demandé nos têtes, M. d’Antin les ferait tomber de même.»
La plaisanterie de la duchesse de Bourgogne sur les formes expéditives du duc d’Antin rappelle singulièrement le bon mot de madame de Maintenon, le jour où l’allée fut aussi coupée au pied au château de Petit-Bourg; conformité qui autorise à douter de l’une ou de l’autre anecdote, si elle n’invite pas à les rejeter toutes deux, malgré le témoignage de Voltaire.