«DUCHESSE DE DURAS[ [57]

Sans doute, la voix de Delphine fit son effet, car, peu de jours après, la duchesse lui écrivait de nouveau:

«J'ai un vrai plaisir à vous envoyer la lettre ci-jointe, Mademoiselle: ce n'est pas encore tout ce que j'aurais voulu, mais c'est quelque chose que d'être sur le chemin de la justice. Ce bon duc[ [58] vous dit la vérité et aurait désiré faire mieux. Accordez-lui sa demande. J'en ai une aussi à vous faire, c'est de vous mener encore une fois chez cette pauvre tante aveugle à laquelle vous avez fait passer une heure si délicieuse: elle s'en souvient et voudrait entendre la Coupole. Dites-moi votre jour et si, pour éviter les lenteurs, lundi à midi et demie vous conviendrait[ [59]

C'est au milieu de ces témoignages flatteurs d'admiration et de sympathie que Delphine, en obéissant au conseil du roi, partit pour l'Italie avec sa mère.

Elles firent une halte à Lyon pour se reposer et voir Mme Desbordes-Valmore, et voici comment Marceline a raconté cet événement dans une lettre privée:

«Quand je l'ai vue pour la première fois, belle, imposante comme la Rachel de la Bible, elle était couverte de cheveux blonds retombant sur toutes ses roses, et semblait en être formée. Jamais rien de si éclatant n'est apparu dans une ville. Sa mère la conduisait alors en Italie et s'arrêtait quelques jours à Lyon. Mon mari, qui l'avait entrevue au balcon de l'hôtel, vint me chercher vite, vite, pour me faire voir, disait-il, ce que je ne verrais plus de ma vie. Il y avait là une foule qui passait et repassait émerveillée. Comme il faisait affreusement chaud, la jeune fille fut obligée de s'étouffer en fermant ses fenêtres très basses, et les curieux la regardaient encore au travers des vitres. J'appris dans le jour que c'était Mlle Delphine Gay, et je sus bientôt par moi-même qu'elle était bonne, vraie comme sa beauté. En l'examinant avec attention, on ne tombait que sur des perfections, dont l'une suffit à rendre aimable l'être qui la possède[ [60]...»

Quelques jours après, Delphine rencontrait Lamartine à Terni, près des cascades de Velino. Il a donc eu tort d'écrire qu'il l'avait vue pour la première fois en 1825. S'il avait seulement pris la peine de consulter sa correspondance, il eût vite reconnu son erreur. Cette rencontre eût lieu en 1826, peu de temps après le duel de Lamartine avec le colonel Pepe. Le grand poète était alors secrétaire d'ambassade à Florence, et Mme Gay et sa fille se rendaient à Rome. Il fut si charmé de les connaître, Delphine fit tant d'impression sur lui, qu'il les invita à passer quelque temps à Florence, ajoutant que la jeune Muse ne serait vraiment inspirée que là. Mais elles n'acceptèrent son invitation que pour plus tard, et sous la promesse, exigée en riant par Delphine, qu'il leur enverrait des vers à Rome. Nous allons voir qu'il tint parole. Le 16 septembre 1826, Mme Gay lui écrivait de cette ville:

«L'admiration et la joie sont deux sentiments impossibles à cacher, et voilà, Monsieur, ce qui nous rend aujourd'hui si coupables envers vous. L'autre jour à dîner chez M. le duc de Laval, il m'a remis votre lettre à la condition absolue de lui lire les vers qu'elle pourrait contenir. Je n'osais me flatter d'une si précieuse confidence: nous brûlions de vous lire, j'ai tout promis. Mais à peine le cachet a-t-il été rompu que Delphine s'est écriée: «Il y a des vers!» et puis, m'enlevant la lettre sans aucun respect, elle les a dévorés dans un coin en laissant seulement échapper quelques mots, comme: «C'est ravissant, divin! et lui seul a le secret de cette poésie à la fois si brillante et si triste!»

«Une admiration si bien sentie a redoublé l'impatience de connaître ces beaux vers. Delphine les a lus d'une voix très émue, et M. de la Rochefoucauld vous dira mieux que moi l'effet qu'ils ont produit. Ah! par grâce, ne nous punissez pas de ce succès, envoyez-nous bien vite ce que vous avez ajouté à cette noble élégie. Ce sera le plus sûr encouragement pour ma fille. Voici les vers impromptus que M. de Laval vous a trop vantés. Elle vous les livre uniquement pour vous prouver sa soumission. Vous aviez mille fois raison de lui prédire qu'elle ne serait inspirée qu'à Florence. Aussi ne pensai-je qu'à l'y ramener. Visiter avec vous ces montagnes, ces vallées fleuries, qui vous ont fourni tant de pensées sublimes, doit rendre à l'inspiration la muse la plus endormie! Et puis trouver de l'amitié, toutes les grâces de l'esprit, réunies au plus beau talent du monde, voilà de quoi charmer les vieilles mères comme les jeunes poètes! On est bien loin ici d'apprécier ces plaisirs-là, personne ne se doute de celui que nous a causé votre lettre. Vous qui le savez n'en soyez pas avare.

«Delphine, qui prétend que vous faites chérir les fléaux et les désastres, ne veut plus vous écrire en prose, elle attend ce que vous pensez d'elle pour vous répondre.