—Vous me comblez de joie. Telle est aussi la manière de voir de la comtesse?

—Oh! soyez tranquille!... Laissez-la broder.

Quinze jours plus tard, l'église Sainte-Radegonde contenait vers l'heure de midi, tout ce que les quatre quartiers aristocratiques renfermaient de messieurs beaux ou laids, de femmes jolies ou peu agréables. Toutes les lumières du maître-autel resplendissaient et éclairaient le fin visage de l'abbé Roubley, qui allait bénir l'union de M. le duc de Largeay et de Mlle Blanche de Vannes. Les deux jeunes gens s'étaient agenouillés l'un auprès de l'autre dans la partie la plus avancée du choeur, sur des prie-Dieu en velours rouge.

Largeay, sec, raide, compassé, peigné comme une gravure de mode, avec un léger tic nerveux dans l'oeil gauche, annonçait par toute son attitude le contentement qu'il éprouvait d'avoir atteint son but et la hâte qu'il ressentait d'en avoir fini avec les pompes officielles. Blanche, profondément sérieuse et grave, contrairement à ses allures ordinaires, semblait presque une victime enguirlandée pour le sacrifice. Elle avait aperçu à dix pas d'elle, dans un bas-côté, la figure sévère et la haute stature de Mérigue. Une comparaison inconsciente s'était établie dans son esprit, et son fiancé paraissait se rapetisser au niveau des bancs, tandis que son ancien admirateur grandissait jusqu'aux clefs des voûtes. Les grandes orgues exhalaient leurs plus douces mélodies, auquelles la jeune fille trouvait des consonnances funèbres, songeant peut-être aux chants sacrés de la Sainte-Chapelle, dont elle avait savouré l'harmonie à côté de l'homme qui envahissait de plus en plus ses pensées et ses souvenirs. Depuis quinze jours, elle n'avait point aperçu Mérigue, et elle cherchait dans son imagination surexcitée mille moyens de le revoir. Elle avait eu soin de lui faire envoyer un billet d'invitation à la messe de mariage, en désespoir de cause, et ne pensait point qu'il répondît à cette avance. Puis, tout à coup, elle le découvrait auprès d'elle, pensif et hautain parmi la foule.

Le curé célébrant s'avança vers les futurs époux, et en sa qualité d'habile homme sachant le prix des courtes harangues, dit simplement à voix très basse:

«Mademoiselle, Monsieur le duc,

«Votre dévoué pasteur éprouve en ce moment une émotion trop grande pour vous adresser un long discours, et pour célébrer comme il faudrait les louanges de vos illustres familles qui ont donné tant de héros à la France et tant d'élus au ciel. Vous marcherez tous les deux sur les nobles traces de vos ancêtres, vous, mademoiselle, par votre piété, votre charité, votre fidélité à tous vos devoirs d'épouse et de mère, vous, monsieur le duc, par votre courage, votre grandeur d'âme, votre dévouement sans bornes aux principes de probité et d'honneur qu'ont aimés et servis vos aïeux. Vous continuerez une lignée glorieuse, et en tous temps comme en tous lieux, vous servirez d'exemples et d'impeccables modèles à l'immense foule des déshérités, qui tiennent leurs yeux fixés sur vous, comme toutes les misères d'en bas regardent toutes les splendeurs d'en haut.»

Après cette homélie un peu flatteuse, l'abbé Roubley procéda à la bénédiction nuptiale et se dirigea vers l'autel.

—Avez-vous entendu ce qu'il a dit? demanda la jeune duchesse à son seigneur et maître.

—Ma foi, j'allais vous faire la même question, répondit Largeay.

Dès lors, Blanche tomba sous le joug d'une obsédante pensée. Mérigue allait venir à la sacristie s'incliner devant elle et la foudroyer de son regard accusateur. Après bien des réflexions et bien des transes, elle résolut de se dérober à tous les hommages et de s'éloigner aussitôt après la cérémonie, sous un prétexte quelconque de fatigue ou d'émotion.