En quittant Sainte-Radegonde, Jacques de Mérigue avait pris le boulevard, le pont de la Concorde et les Champs-Élysées. Il était poussé vers le grand air par toutes les aspirations de son coeur broyé et de son âme étouffée. Depuis son double échec, il était retombé dans l'oubli, à peine traversé de temps à autre par quelque lettre de condoléance banale et quelques visites d'ouvriers sans travail. Sa blessure double saignait jour et nuit, la plaie de l'orgueil et la meurtrissure de l'amour.
Et c'était Blanche qui les lui avait infligées toutes les deux, en lui jetant à la face un outrage que rien ne saurait effacer. Il comprenait vaguement que tout sentiment pour lui n'était pas éteint au coeur de la jeune femme, mais il jugeait inexorablement qu'après l'affront reçu par lui, tout devait être fini entre eux et pour jamais. Et son coeur, embrasé d'amour, livrait un furieux combat à sa fierté robuste qui demeurait victorieuse, à la condition de lutter sans repos. Il s'était rendu à la cérémonie machinalement, sans but précis, peut-être pour bien voir de ses yeux l'irrévocable immolation de son rêve, et maintenant il marchait droit devant lui, à lourdes enjambées, comme parmi les grands sables un voyageur perdu.
Arrivé à l'Arc-de-Triomphe, il prit l'avenue Wagram et les boulevards extérieurs. Il descendit jusqu'à la Bastille et traversa le pont Henri IV. Il s'arrêta à une petite échoppe du quai de la Tournelle et dîna pour vingt-cinq sous, puis, appesanti par son repas, bien léger cependant, il se traîna péniblement vers la rue des Saint-Pères, avec la nuit qui tombait. Comme ses cent vingt marches lui parurent pénibles, harassantes, interminables. Comme il se sentait tiré en bas par la torpeur, la lassitude et le désespoir. Arrivé dans sa chambre, il ouvrit sa fenêtre et regarda le ciel; par cette brumeuse soirée de mars, les quelques étoiles visibles là-haut semblaient entraînées vers un gouffre noir parmi l'avalanche confuse des nuages.
Le duc et la duchesse de Largeay dînaient au Café de Paris. Leur conversation fut moins nourrie que leurs appétits et il fallut que le café succédât à deux bouteilles de vin capiteux, pour parvenir à délier leur langue.
—Pourquoi cette nuit à l'Hôtel de Bade? interrogea le duc en allumant son cigare.
—C'est drôle... c'est drôle! répondit Blanche d'un air rêveur... On n'y connaît personne... personne ne vous y connaît. On n'est qu'un numéro dans la cohue bruyante et banale. On est plus à même de passer ses fantaisies, car vous n'ignorez pas, mon cher duc, que vous avez épousé une fantaisiste... une capricieuse... qui aime bien sa petite indépendance...
—Je ne m'en plains aucunement, duchesse.
—Puissiez-vous être toujours aussi accommodant.
Il était dix heures quand le noble couple entra à l'hôtel et prit possession d'un petit appartement de trois pièces, retenu par dépêche pendant la journée. La première pièce était une antichambre où l'on déposa les manteaux. Puis venait un salon où brillait un feu clair. En arrière, la chambre à coucher. Largeay, qui grelottait, s'approcha du foyer embrasé et se laissa même aller à la jouissance de s'accroupir auprès des chenets. Blanche, pendant ce temps-là, pénétrait dans la dernière pièce et s'y barricadait.
Quand le duc jugea ses mollets rôtis à point, il voulut aller retrouver la duchesse et se heurta à une porte fermée: «C'est moi! fit-il, chère amie.