Sur cette dernière interjection, Jacques de Mérigue prend avec le plus grand calme le verre d'eau sucrée destiné au conférencier radical, et le vide d'un trait aux yeux de six cents énergumènes ébaubis devant tant d'audace.
—Je vous ordonne de descendre, réitère le citoyen président.
—Vous ne comprenez la tolérance que comme le secrétaire de l'Élysée, riposte Mérigue.
Un flot de furieux se précipite vers l'estrade pour exécuter l'intrépide jeune homme. Ses amis, dirigés par le baron de Sermèze, s'élancent en avant et, par une pression énergiquement exécutée, refoulent un instant les envahisseurs.
Mérigue alors enfle ses poumons d'une aspiration suprême et jette cette apostrophe à la multitude furibonde: «Est-ce que par hasard vous me trouvez la tête d'un otage?»
Cette dédaigneuse bravade est lancée d'une voix pleine, sonore, retentissante. Toutes les oreilles l'ont entendue. C'est alors, de la base au sommet et de la gauche à la droite de l'énorme salle, un tonnerre de rugissements, de grognements, de trépignements. Les quelques royalistes égarés dans la horde fédérée sont enveloppés et bousculés.
Mérigue saute magnifiquement au milieu de la mêlée pour apporter à ses amis le contingent de ses poings redoutables.
Le baron de Sermèze, qui allie un courage impassible à une vigueur peu commune, distribue des coups formidables et pratique à chaque fois de sérieuses brèches parmi la cohue tourbillonnante des assaillants. Les démagogues sont six cents contre huit, mais ils sont pour la plupart maladroits, indisciplinés, lâches, et fortement émus par d'abominables libations. Ceux qui occupent les derniers rangs poussent ceux du centre, ce sont toujours les mêmes qui empoignent les horions terribles impartialement distribués aux quatre points cardinaux par le bataillon carré de Sermèze. Cette petite phalange de spartiates forme un rempart autour de Jacques qui domine de la tête ses braves compagnons, et montre, lui aussi, qu'il n'est pas manchot, après avoir prouvé qu'il n'était pas muet. Les représentants du peuple, blêmes de stupeur sur leur estrade ébranlée, lèvent leurs mains et leurs yeux vers le ciel comme de simples cléricaux en prières. Ils ont la vague appréhension de voir cette poignée d'enragés réactionnaires rosser à plate couture leur armée fidèle, et donner l'assaut à leur Olympe qui serait insuffisamment défendu par la foudre de leur éloquence.
Le président Troubault se penche à l'oreille de l'assesseur Baroudier.
—Ces b...-là, dit-il, vont nous assommer tout notre monde; voyez donc comme ils tapent. Hue donc! hue donc!