—Ne m'agacez pas... ou je vous lâche le mot... Bonsoir.
Le duc sortit le sourire aux lèvres.
Quelques minutes après on apportait à la duchesse une lettre dont elle reconnut l'écriture et qu'elle décacheta fiévreusement. Elle lut:
«Ma chère cousine,
«Nous avons demain une permission de minuit. Pourrai-je obtenir l'insigne faveur d'être de nouveau choisi par vous comme lecteur extraordinaire? J'ose vous assurer que je mérite bien quelque amabilité de votre part: Je suis allé l'autre jour, par amour pour vous, tirer les oreilles à ce misérable Mérigue qui a filé doux comme un agneau, et a péremptoirement refusé de se mesurer avec moi sur le terrain. A demain, chère cousine.
«Veuillez d'un tout petit mot accueillir ma très humble supplique.
«Votre affectionné cousin,
«Robert».
La duchesse répondit à son médiateur plastique:
«Venez à neuf heures et demie.»
«Vannes, Duchesse de Largeay.»
«P.S.—Soyez un peu vraisemblable dans le récit de vos prouesses.»
Blanche, à la lecture de l'épître élaborée par son jeune parent, le dépit et l'agacement aidant, fut prise tout à coup du désir très net de renouveler la pantomime galante du dimanche précédent, en y ajoutant même quelques fioritures encore inédites. Quant à Robert de Vaucotte, il n'eut pas plus tôt lu la réponse affirmative de sa cousine qu'il prit le solennel engagement devant la poignée de son sabre de ne pas se laisser berner comme la dernière fois et d'obtenir de plus sérieuses faveurs...
Blanche attendit l'heure qu'elle avait fixée au candidat cavalier en dînant seule au cabaret du Lion-d'Or, à l'effet d'émoustiller un peu son humeur tant par la nourriture pimentée des mets de restaurant que par l'éclat des lumières et le va et vient des jeunes élégants autour du linge éclatant des petites tables.
Cependant l'abbé de la Gloire-Dieu avait résolu ce soir-là d'avoir une entrevue avec la duchesse pour éclaircir l'affaire si étrange du procès Mérigue, et tâcher, par suite des renseignements qu'il pourrait obtenir, d'être de quelque utilité à son pauvre ami. Sans prévoir la vérité des faits dans son intégralité monstrueuse, il connaissait assez les personnages du drame qui venait de se dérouler, et en particulier la duchesse, sa pénitente, pour avoir la certitude morale de l'innocence de Jacques, et de quelque trame machiavélique ourdie par Mme de Largeay. Il ne s'arrêta point à la considération que sa visite vespérale pourrait être critiquée. Après avoir terminé sa journée d'apôtre et rempli toutes les obligations de son ministère paroissial, il allait droitement et simplement accomplir ce qu'il croyait une bonne oeuvre, sans s'inquiéter de ce que les malveillants seraient capables de dire ou de penser.
L'abbé se présenta à neuf heures à l'hôtel de Largeay et se fit introduire d'autorité dans le salon, où il trouva déjà couché sur un divan le jeune Robert de Vaucotte. Robert s'était jadis confessé au premier vicaire de Saint-Barthélémy, il le respectait et le craignait; son désappointement égala sa gêne quand, au lieu des volants de soie rouge qu'il attendait, il vit onduler à ses yeux les plis noirs de la soutane du prêtre.