Mérigue monta dans le véhicule amené et donna les deux francs à Mme Hippolyte, qui retourna insolemment la pièce sous toutes les faces, pour s'assurer qu'elle n'était pas fausse.
Le cocher partit. Aux lueurs des réverbères, Jacques aperçut encore ça et là, sur quelques vieilles murailles, des fragments de sa proclamation aux électeurs, imparfaitement recouverts par les affiches de M. Belin. Le faubourg Saint-Germain fut dépassé bien vite et l'image importune de la récente gloire disparut avec lui. En traversant le quartier Latin, le poète songea aux jours laborieux et obscurs des études scientifiques et juridiques, et cette époque lui parut noyée dans une fabuleuse antiquité. La vue du Jardin des Plantes et de la Halle aux Vins lui rappela son arrivée à Paris, accompagnée du cortège des jeunes espérances. La gare d'Orléans apparut enfin, comme le grand écueil définitif où sa pauvre barque venait se briser. Il eut encore à essuyer les impertinences de l'automédon, qui critiqua la modicité du pourboire et le ton discourtois des employés à l'égard des voyageurs de troisième classe. On lui demanda à quatre reprises d'avoir à exhiber son billet. Il monta dans un compartiment bondé de soldats et eut à subir leurs cris, leurs disputes, leur joie bruyante avec la grossière fumée de leurs pipes. Il succomba bientôt à l'excès du dégoût et de la fatigue morale et s'endormit profondément sur sa banquette.
Et le vaincu de la vie eut un long rêve glorieux. Il rentrait à Mérigue accompagné de Blanche, avec une escorte de triomphateurs. Des fanfares jouaient, des feux de joie s'allumaient, des jeunes filles aux robes voyantes apportaient des corbeilles de fleurs. Les vieux parents attendaient leur fils illustre au seuil de leur maison rajeunie, les fidèles serviteurs pleuraient de joie, les chiens aboyaient d'allégresse.
Les floraisons et les verdures s'agitaient au vent comme des étendards victorieux. Une chambre nuptiale resplendissante s'ouvrait aux pas des jeunes époux, et un grand lit mystérieux et sombre enveloppait l'ivresse de leur amour. Puis, sur les ailes d'une brise parfumée au souffle des roses, tout le château s'élevait au ciel dans une apothéose de rayons. Et du sang de Jacques et de Blanche descendait une lignée de poètes couronnés qui gouvernait et charmait la terre.
Un violent coup de sifflet arracha Mérigue au ravissement de ses songes. Il releva sa tête appesantie et tourna ses yeux vers l'étroite fenêtre du vagon. Il faisait déjà grand jour et beau soleil. Les compagnons du triste voyageur, abrutis dans un sommeil stupide, étaient vautrés au hasard, les uns sur les autres, tout débraillés et la bouche entr'ouverte.
Ils rêvaient, ceux-là, aux marches pénibles, aux châtiments barbares, à la pesanteur du joug implacable, aux grondements des canons, aux râles étranglés des mourants dans une plaine ensanglantée. Aussi le cri de la vapeur se gardait bien de les réveiller.
Vers neuf heures du matin, le serre-frein, d'une voix gasconne et nasillarde annonce la station de Bussière-Galand. Jacques de Mérigue est arrivé. Il franchit à grand'peine la soldatesque endormie et descend à contre-voie.
—Eh! là-bas, pas de ce côté, grogna un facteur avec des gestes furibonds, voulez-vous que je vous f..... un procès-verbal, b..... d'animal?
Le poète hausse les épaules et repart. Dans la petite cour de la gare, Jacques aperçoit l'humble voiture à deux roues qu'il connaît bien, et à laquelle est attelée, morose et courbant la tête, la célèbre Piga, la vieille jument légendaire et débonnaire que le futur empereur du monde enfourchait aux jours de sa première jeunesse. Le bon Pierrille tient la bête par la bride, dans l'attitude du respect et de la désolation.
—Bonjour, Pierrille, mon père est-il souffrant?