—Notre Monsieur, dit Pierrille, m'a recommandé de ne pas traverser la rue, parce que la jument est devenue très peureuse.

Mérigue considéra l'honnête rosse, et comprit que son père avait redouté de montrer aux habitants du village l'ignominie de son pauvre enfant.

Il eut un sourire rempli d'amertume.

Après une heure environ on déboucha dans le vallon de Mérigue. Le temps était splendide, et le vieux repaire noble, blotti là-bas sous la verdure, semblait sourire au voyageur. On rencontra un métayer qui salua gravement. La voiture quitta la route publique pour s'engager dans l'avenue étroite et raboteuse qui conduit à Mérigue. Là, il fallut renoncer à tout simulacre de trot. La vieille jument gravit la côte ardue avec l'allure d'un cheval de corbillard. Personne au loin dans la campagne verte, personne devant l'habitation dont on n'était plus éloigné que de quelques centaines de pas.

—Notre Monsieur ne nous attendait pas aussitôt, observa Pierrille; Piga a marché plus vite qu'à l'ordinaire, elle n'a mis que cinq quarts d'heure à faire ses deux lieues.

Tout à coup Jacques aperçoit le vieux comte qui vient à son avance à pas lents, ses cheveux blancs rayonnent au soleil comme un diadème de vertu et d'honneur. Dès que le fils voit son père il saute à bas du cabriolet et court à lui. Joseph ouvre ses bras et étreint Jacques sur son coeur.

—Maman va bien, mon père?

—Oui, mon enfant, elle t'attend dans sa chambre; elle craint un peu la chaleur.

—Et Marianne, et Mathilde, et ma chère Jacqueline?

—Tout notre petit monde est en bonne santé.