—Ma chère maman, il faut absolument faire une politesse à M. de Mérigue, c'est un devoir indiscutable.
—Eh bien, ma fille, reprit la douairière, quand tu voudras.
XII
DEUX RENCONTRES.
Mérigue avait effectivement tiré Théodore de Vannes d'un très mauvais pas. Le jeune externe de l'institution de Monceau, au lieu de rentrer chez lui en quittant sa classe, avait été selon une habitude déjà enracinée, prendre quelques vermouths et plusieurs absinthes dans un cabaret borgne des Batignolles. Son humeur querelleuse étant exaltée par les spiritueux horribles qu'il avait engloutis, une rixe était survenue entre trois rôdeurs de barrière et le noble habitant de l'hôtel Soubise. Théodore, après avoir distribué quelques énormes coups de poing et reçu lui-même une sérieuse raclée, s'était retiré devant la supériorité du nombre et avait opéré vers les quartiers du centre une retraite en mauvais ordre. Comme il repassait à la hauteur de son collège, poursuivi par les trois escarpes, il avait rencontré Jacques qui jeta immédiatement dans la balance le poids de sa vigoureuse énergie et de sa grosse canne plombée. Les agresseurs prirent la fuite, non sans incriminer la lâcheté des bourgeois qui se mettaient deux pour combattre trois prolétaires. Le professeur-candidat, ayant alors remarqué que son élève n'était point, quant à la lucidité d'esprit, dans une situation absolument normale, héla un fiacre, y fit monter le jeune homme et le reconduisit à la rue Saint-Dominique. Il avait une singulière envie d'entrer et de remettre lui-même Théodore ès mains de la comtesse douairière, mais il pensa avec raison, qu'il était plus délicat et plus politique de s'effacer immédiatement après le service rendu et avant d'attendre sa constatation par les intéressés.
Le lendemain matin, au moment de quitter son logis pour commencer ses courses électorales qu'il exécutait quotidiennement avec une infatigable activité, il rencontra sous le porche du 93 un laquais de grande maison qui lui remit un billet ainsi conçu:
«La comtesse douairière de Vannes prie Monsieur Jacques de Mérigue de vouloir bien lui faire le plaisir de venir dîner chez elle demain soir à sept heures et demie. Elle saisit cette occasion pour remercier Monsieur de Mérigue d'avoir rendu à son grand étourdi de fils un service signalé comme celui d'hier soir.
«Hôtel Soubise, 85, rue Saint-Dominique.
«Ce Mercredi.»
Jacques eut pendant quelques secondes la sensation d'un aéronaute qui, par un temps calme et superbe, monte doucement dans l'air bleu. Une félicité profonde s'empara de tout son être et transparut sur son visage avec un léger sourire qui adoucit infiniment son énergie habituelle et la fondit en une expression caressante et joyeuse. En un clin d'oeil, et comme par enchantement, toutes les préoccupations politiques s'évanouirent dans son esprit et il marcha droit devant lui, à l'aventure, sans se préoccuper des passants et des rues et comme s'il eût suivi dans le vague des airs l'appel d'une vision mystérieuse. Il fut bientôt tiré de sa rêverie par un petit coup de canne sur l'épaule. Il se retourna, furieux contre le mal appris qui le précipitait des hauteurs de son extase, mais se rasséréna presque aussitôt. C'était le baron de Sermèze. Pour toute entrée en matière, Mérigue montra à son ami le billet qu'il venait de recevoir. Sermèze lui répondit simplement:
—Eh bien, mon vieux, je m'empresse de te dire que ceci ne signifie rien au point de vue de tes désirs chimériques, mais il y a une question très réelle qui est soulevée par la remise de ce poulet.
—De ce poulet?