Blanche haussait les épaules, n'osant pas formuler trop haut son opinion devant un étranger.
Théodore était exclusivement occupé à faire remplir l'assiette et les verres placés devant Jacques dont il connaissait l'appétit héroïque, mais, par un phénomène bizarre, le candidat, que n'effrayaient point d'ordinaire six tranches de gigot, touchait à peine aux plats exquis et aux vins délicieux qui s'accumulaient devant lui. Blanche prit bientôt la direction suprême de la conversation et questionna Mérigue sur tout ce qui le concernait comme aurait eu faire un juge d'instruction. Elle braquait sur lui tout en riant et en babillant le feu plongeant de ses yeux noirs qui magnétisaient le jeune homme et lui enlevaient toute conscience des monosyllabes étranges qu'il plaçait ça et là au hasard, pour ne pas demeurer bouche close. Blanche procédait par interrogations précises qui ne laissaient guère place qu'aux «Oui» et aux «Non». L'étincelant et puissant orateur qui avait électrisé une réunion de douze cents personnes parvenait avec beaucoup de peine à glisser de temps à autre un: «Mon Dieu, mademoiselle! Il se peut, mademoiselle. Comment donc, mademoiselle». La comtesse douairière se taisait et Théodore mangeait avec une gloutonnerie muette. Au dessert, Blanche de Vannes interromps tout à coup l'examen qu'elle faisait subir à Jacques et lui dit à brûle pourpoint:
—Monsieur de Mérigue vous n'avez rien mangé depuis que nous sommes ici. Rattrapez-vous au moins sur les bonbons et les petits fours. Théodore nous a confié que vous étiez très gourmand. C'est un péché mignon que je comprends à merveille et dont je n'ai jamais pu me corriger malgré tout ce qu'à pu me dire M. l'abbé de la Gloire-Dieu. On va emporter ces friandises de l'autre côté et vous pourrez leur faire honneur pendant le cours de la soirée.
Mérigue s'inclina sans trouver une parole. On passa bientôt au salon, et Jacques savoura une tasse de café incomparable versée par la jolie main de Mlle de Vannes.
—Vous fumerez certainement un cigare, observa la jeune fille. Théodore va chercher tes Rotschilds bien entendu vous resterez ici. Ma mère et moi sommes parfaitement habituées à la fumée... et... je vous avouerai même que j'aimerais assez...
—Blanche... ma fille, soupira la comtesse avec effort. N'en croyez rien, monsieur de Mérigue.
—Tout au contraire, croyez-le bien, répliqua Blanche, j'adore les cigarettes d'Orient.
Mérigue hésitait à allumer un magnifique cigare que venait de lui donner Théodore.
—Je vous en prie, monsieur, dit la comtesse. Ne vous gênez point, je vous donne toute licence.
—Et moi, je... désire que vous fumiez, appuya Blanche, qui interrompit un instant sa phrase, pour ne pas dire: «Je vous l'ordonne». La conversation, pimentée par la jeune fille, continua identiquement comme elle avait commencé pendant le repas. Mérigue laissa plus de dix fois s'éteindre son cigare... assurément sans aucun propos délibéré et, à chaque éclipse du bout embrasé, Blanche lui offrait une bougie avant qu'il eût eu le temps de faire un mouvement. Vers neuf heures et demie, un valet d'antichambre annonça: M. le duc de Largeay. Le jeune sporstmen fit une entrée rapide, adressa un sourire à la comtesse douairière et vint serrer la main de Blanche, qui le salua d'un petit signe de tête cavalier. Le duc feignit de ne faire aucune attention à Jacques, qui s'était pourtant levé à son arrivée et Mme de Vannes fut obligée de lui dire: Mon cher duc, permettez-moi de vous présenter votre vaillant candidat, M. Jacques de Mérigue.