—Oui, il le fallait bien... Sous quel prétexte lui aurais-je refusé? Ah! la joyeuse danse! A quoi bon un orchestre? Les battements d’angoisse de nos cœurs suffisaient!
—Il était aussi pâle que toi...
—Pauvre ami! Pauvre, pauvre!...
—Mais comment en as-tu fini avec lui, si tu en as fini?...
—Si j’en ai fini? s’écria Viéra avec fierté. En doutes-tu? Ne t’avais-je pas juré?
—Ne te fâche pas, amie. C’est parce que je comprends toute l’étendue de ton héroïsme que je viens à en douter... Jamais, non, jamais, je n’aurais cette force, moi! Eh! bien. Et alors, comment t’y es-tu prise?
—Je lui ai dit que je ne l’aimais plus, que je ne l’avais jamais aimé! répondit Viéra en écrasant deux larmes de rage aux coins de ses yeux.
—Tu aurais pu employer des moyens moins violents, lui dire que ton cœur lui restait fidèle, qu’il serait toujours pour toi l’ami le plus cher, mais que...
—Oui, une romance, interrompit Viéra, qui finirait par le duo le plus tendre! N’est-on pas vaincu d’avance lorsque l’on donne une telle prise à l’ennemi? (Étrange ennemi! Enfin!...) Si Evguénï savait que je l’aime encore, il me poursuivrait de ses prières, de ses larmes... Mon Dieu! oui, chère Madeleine; chez nous, les amoureux pleurent encore ainsi, tout simplement! Et cela, Dieu m’absolve! je ne pourrais le supporter, non! Tandis qu’ainsi, il me considérera comme une coquette, me méprisera, m’oubliera! Ce sera complet! ajouta Viéra dans un sourire plein d’amertume.
—Oh! les choses n’iront pas si vite en besogne, ma pauvre petite! On ne renonce pas ainsi, d’un coup, aux rêves qui furent chers, même si l’objet qui faisait leur valeur a perdu un peu de son prestige. On caresse en eux les chimères qu’ils étaient, la joie qu’ils nous ont donnée!... Avant qu’Evguénï parvienne à t’oublier et à ne plus souffrir, il passera de l’eau sous le pont, comme on dit chez nous.