—C’est fait.
—Alors, je te dirai tous mes doutes, toutes mes luttes; cela me soulagera, car il y a des heures, enfin, où le cœur se révolte, où l’âme brisée n’a plus la force de combattre... Et être seule pour vaincre en de pareils moments!...
—As-tu fait part de tes vues à Vadim Piétrovitch? interrogea Madeleine Burdeau avec un peu d’hésitation.
Viéra fit signe que oui.
—Et quelle est son opinion, à lui?
—Au fond, je crois qu’il m’approuve, bien qu’il m’ait opposé plusieurs objections.
—Lesquelles? Elles doivent avoir plus de valeur que les miennes, puisqu’elles relèvent de la science... du moins je le suppose.
—Eh! justement; les froides notions de la science peuvent-elles prévaloir sur les élans impérieux de l’âme?... D’ailleurs, voici la manière de procéder de Vadim: «Il est prouvé par statistique que... Pourtant, il ne faudrait pas en conclure que... Plusieurs aliénistes affirment que... D’autres, au contraire, sont d’avis que...» Enfin, impossible de sortir de là avec une conviction quelconque!... Mon raisonnement, à moi, simplifié depuis que je réfléchis beaucoup à ces choses, se résume à ceci, et se montre d’une logique qui suffit à mes convictions pour ne plus s’écarter de la route que ma conscience leur a tracée: depuis aussi loin qu’on peut remonter dans la famille des Douganovski, qui est celle de ma mère, c’est-à-dire depuis six générations, y compris la mienne, chaque étape de ces générations a été marquée par un ou plusieurs cas de folie. Donc, il est bien avéré que la folie est héréditaire dans notre race. La folie héréditaire, comme toutes les tares ataviques, est presque impossible à guérir; donc, pour empêcher qu’elle sévisse, il n’y a qu’un moyen à employer, c’est d’empêcher qu’elle existe. Or, comment mettre en pratique ce moyen? En supprimant la race qui produit cette tare, c’est-à-dire en ne créant plus de descendants; c’est-à-dire, pour les représentants de cette race, en renonçant au mariage... L’on se donne tant de peines pour guérir le mal qui existe! N’est-il pas plus simple de l’empêcher d’être?... Plus simple et plus humain! D’ailleurs, ici, nous n’avons pas le choix: la pitié la plus élémentaire nous interdit d’opter pour autre chose que pour le second point... Je n’oserais, pour ma part, méconnaître sa loi... Et la meilleure preuve de la droiture de mes idées, c’est que quand je songe à m’insurger contre elles, la paix de ma conscience s’évanouit du coup... Oh! cela arrive plus souvent qu’à son tour! ajouta la jeune fille en souriant. Qu’on a de mal à faire son devoir, Madeleine!
—Oui, mais qu’on a de joie quand on a su le faire!