—Et il a eu raison, cette fois, le sort, dit l’étudiant. Fi! l’inutile personne que vous auriez été, s’il vous avait permis de suivre un tel programme!
—Eh bien! et puis?...
—Et puis? si tout le monde avait ces aspirations là, et que la bonne volonté du destin y souscrivît, l’humanité marcherait ni mieux ni plus que le crabe, c’est-à-dire à reculons...
—Ah! quel dommage ce serait! Elle n’aurait pas d’automobiles pour écrabouiller gens et bêtes, ni d’avocats pour gagner les mauvaises causes, ni d’anarchistes pour faire sauter les rois!
—Et pas de saintes anonymes non plus, dont les loisirs, entre deux leçons qui les font vivre, se passent à visiter les malheureux et à apprendre à lire aux enfants des moujicks, continua Vadim en s’inclinant avec respect devant son interlocutrice.
Madeleine Burdeau rougit.
—Croyez-vous qu’elles ne soient pas un passe-temps bien plus qu’une corvée, ces choses dont vous parlez, dit-elle en se baissant pour chercher un imaginaire peloton de fil?
—Peut-être, pour des êtres de dévoûment tels que vous et Natalia Lévine.
—Ah! c’est cela, dit Viéra, que chaque jour, à la même heure, Mlle Burdeau va retrouver son amie dans l’isba que cette originale habite? Des femmes du village m’avaient dit que Natalia Grigorievna et une autre dame de Kieff apprenaient à lire à leurs enfants et soignaient la fille de Ianko, cette malheureuse qui a été presque brûlée vive en voulant sauver des flammes d’un incendie le bébé d’une de ses voisines; mais j’étais loin de me douter que «cette autre dame de Kieff» c’était vous, chère Madeleine! Et dire que nous, les seigneuresses de Vodopad, nous n’avons j’avais songé à soulager nos paysans autrement que par des aumônes d’argent ou de vieux vêtements!... C’est une honte. Mademoiselle, dès demain vous m’emmènerez avec vous.
—Moi aussi, ajouta Katia après une courte hésitation.