Alice n’avait de sa vie vu de jeu de croquet aussi curieux que celui-là. Le terrain n’était que billons et sillons; des hérissons vivants servaient de boules, et des flamants de maillets. Les soldats, courbés en deux, avaient à se tenir la tête et les pieds sur le sol pour former des arches.
Ce qui embarrassa le plus Alice au commencement du jeu, ce fut de manier le flamant; elle parvenait bien à fourrer son corps assez commodément sous son bras, en laissant pendre les pieds; mais, le plus souvent, à peine lui avait-elle allongé le cou bien comme il faut, et allait-elle frapper le hérisson avec la tête, que le flamant se relevait en se tordant, et la regardait d’un air si ébahi qu’elle ne pouvait s’empêcher d’éclater de rire; et puis, quand elle lui avait fait baisser la tête et allait recommencer, il était bien impatientant de voir que le hérisson s’était déroulé et s’en allait. En outre, il se trouvait ordinairement un billon ou un sillon dans son chemin partout où elle voulait envoyer le hérisson, et comme les soldats courbés en deux se relevaient sans cesse pour s’en aller d’un autre côté du terrain, Alice en vint bientôt à cette conclusion: que c’était là un jeu fort difficile, en vérité.
Les joueurs jouaient tous à la fois, sans attendre leur tour, se querellant tout le temps et se battant à qui aurait les hérissons. La Reine entra bientôt dans une colère furieuse et se mit à trépigner en criant: “Qu’on coupe la tête à celui-ci!” ou bien: “Qu’on coupe la tête à celle-là!” une fois environ par minute.
Alice commença à se sentir très-mal à l’aise; il est vrai qu’elle ne s’était pas disputée avec la Reine; mais elle savait que cela pouvait lui arriver à tout moment. “Et alors,” pensait-elle, “que deviendrai-je? Ils aiment terriblement à couper la tête aux gens ici. Ce qui m’étonne, c’est qu’il en reste encore de vivants.”
Elle cherchait autour d’elle quelque moyen de s’échapper, et se demandait si elle pourrait se retirer sans être vue; lorsqu’elle aperçut en l’air quelque chose d’étrange; cette apparition l’intrigua beaucoup d’abord, mais, après l’avoir considérée quelques instants, elle découvrit que c’était une grimace, et se dit en elle-même, “C’est le Grimaçon; maintenant j’aurai à qui parler.”
“Comment cela va-t-il?” dit le Chat, quand il y eut assez de sa bouche pour qu’il pût parler.
Alice attendit que les yeux parussent, et lui fit alors un signe de tête amical. “Il est inutile de lui parler,” pensait-elle, “avant que ses oreilles soient venues, l’une d’elle tout au moins.” Une minute après, la tête se montra tout entière, et alors Alice posa à terre son flamant et se mit à raconter sa partie de croquet, enchantée d’avoir quelqu’un qui l’écoutât. Le Chat trouva apparemment qu’il s’était assez mis en vue; car sa tête fut tout ce qu’on en aperçut.
“Ils ne jouent pas du tout franc jeu,” commença Alice d’un ton de mécontentement, “et ils se querellent tous si fort, qu’on ne peut pas s’entendre parler; et puis on dirait qu’ils n’ont aucune règle précise; du moins, s’il y a des règles, personne ne les suit. Ensuite vous n’avez pas idée comme cela embrouille que tous les instruments du jeu soient vivants; par exemple, voilà l’arche par laquelle j’ai à passer qui se promène là-bas à l’autre bout du jeu, et j’aurais fait croquet sur le hérisson de la Reine tout à l’heure, s’il ne s’était pas sauvé en voyant venir le mien!”
“Est-ce que vous aimez la Reine?” dit le Chat à voix basse.
“Pas du tout,” dit Alice. “Elle est si——” Au même instant elle aperçut la Reine tout près derrière elle, qui écoutait; alors elle continua: “si sûre de gagner, que ce n’est guère la peine de finir la partie.”