« C’est dans une bonne intention, Dieu le sait, que j’ai enlevé le casque, bien que l’effet produit ait été tout autre de ce que j’espérais. Ma seule pensée fut de mettre fin au combat, et non pas de donner l’occasion à cette brute d’Espagnol de satisfaire aujourd’hui son désir. — » Ainsi elle allait, s’accusant elle-même d’avoir privé Roland de son casque.
Mécontente et de mauvaise humeur, elle prit le chemin qui lui parut le meilleur pour aller vers l’Orient. La plupart du temps, elle marchait invisible ; d’autrefois elle se montrait, selon qu’il lui semblait opportun, et selon les gens qu’elle rencontrait. Après avoir vu de nombreux pays, elle arriva à un bois où elle trouva un jouvenceau blessé au beau milieu de la poitrine, et gisant entre deux de ses compagnons morts.
Mais je n’en dirai pas davantage pour le moment sur Angélique, car j’ai beaucoup de choses à vous raconter avant de revenir à elle. Je ne consacrerai pas non plus, du moins de longtemps, d’autres vers à Ferragus et à Sacripant. Je suis forcé de les laisser pour le prince d’Anglante, dont je dois m’occuper avant tous les autres. Je dois dire les fatigues et les angoisses éprouvées par lui à la poursuite du grand désir qu’il ne parvint jamais à satisfaire.
A la première cité qu’il trouve sur son chemin, comme il a grand soin de voyager incognito, il met sur sa tête un casque nouveau, sans regarder si la trempe en est faible ou forte. Qu’elle soit ce qu’elle voudra, peu lui importe, puisqu’il est rassuré par l’enchantement qui le rend invulnérable. Ainsi couvert, il poursuit sa recherche ; le jour, la nuit, la pluie, le soleil ne peuvent l’arrêter.
A l’heure où Phébus fait sortir de la mer ses chevaux au poil humide, où l’Aurore s’en vient parsemer tout le ciel de fleurs jaunes et vermeilles, où les étoiles abandonnant leurs chœurs nocturnes ont déjà disparu sous un voile, Roland, passant un jour près de Paris, donna une preuve éclatante de sa valeur.
Il se rencontra avec deux escadrons. Le premier était conduit par Manilard, Sarrasin aux cheveux blancs, roi de Noricie, jadis fier et vaillant, et maintenant meilleur pour le conseil que pour le combat. L’autre suivait l’étendard du roi de Trémisène[64], tenu pour un chevalier accompli parmi les Africains. Ceux qui le connaissaient l’appelaient Alzird.
Ces gens, avec le reste de l’armée païenne, avaient séjourné pendant l’hiver, les uns plus près, les autres plus loin de Paris, logés tous dans les villas ou dans les châteaux environnants. Le roi Agramant, après avoir perdu de longs jours à essayer de prendre Paris, résolut de tenter un assaut final, puisqu’il ne pouvait pas s’en emparer autrement.
Pour cette entreprise, il disposait de troupes innombrables ; outre celles qui étaient venues avec lui et celles qui, d’Espagne, avaient suivi la royale bannière de Marsile, il avait à sa solde beaucoup de gens de France, car de Paris jusqu’au royaume d’Arles, y compris une grande partie de la Gascogne — quelques forteresses exceptées — tout lui était soumis.
A peine les ruisseaux tremblants eurent-ils commencé à fondre la glace sous leurs eaux tièdes, à peine les prés se furent-ils revêtus d’herbes nouvelles et les arbres de feuillage tendre, que le roi Agramant rassembla tous ceux qui suivaient sa fortune, pour réunir autour de lui son immense armée et donner à ses affaires une meilleure tournure.
A cet effet, le roi de Trémisène, ainsi que celui de Noricie, s’en allaient rejoindre en temps voulu le lieu indiqué pour passer en revue chaque troupe, et voir si elles étaient en bon ou mauvais état. Roland vint à les rencontrer par hasard, comme je vous ai dit, marchant tous les deux de compagnie. Quant à lui, il cherchait toujours, selon qu’il en avait pris l’habitude, celle qui le tenait sous les chaînes de l’amour.