La jeune fille lui répondit d’une voix faible et entrecoupée de profonds sanglots. Aux doux accents de sa voix, on eût dit que les perles et le corail s’échappaient de sa bouche. Les larmes descendaient sur sa gorge à travers les lis et les roses de ses joues. Mais qu’il vous plaise, seigneur, d’entendre la suite dans l’autre chant, car il est désormais temps de finir celui-ci.

CHANT XIII.

Argument. — Isabelle raconte à Roland ses malheurs. Surviennent les malandrins habitants de la caverne. Roland les tue tous, puis il part emmenant Isabelle. — Bradamante apprend de Mélisse que Roger est tombé au pouvoir du vieux magicien. Elle va pour le délivrer et reste prise dans son propre enchantement. — Digression élogieuse de Mélisse sur les femmes appartenant à la maison d’Este.

Ils étaient bien favorisés, les chevaliers qui vivaient à cette époque ! Dans les vallons, dans les cavernes obscures et les bois sauvages, au milieu des tanières, des serpents, des ours et des lions, ils trouvaient ce qu’on aurait peine à rencontrer aujourd’hui au sein des palais superbes, à savoir des dames à la fleur de l’âge et dignes d’être qualifiées du titre de belles.

Je vous ai raconté plus haut que Roland avait trouvé dans une grotte une damoiselle, et qu’il lui avait demandé par qui elle y avait été amenée. Poursuivant le récit de cette aventure, je vous dirai qu’après s’être plusieurs fois interrompue par ses propres sanglots, elle mit le comte au courant de ses infortunes, d’une voix douce et suave, et le plus brièvement qu’elle put.

«  — Bien que je sois certaine, chevalier — lui dit-elle — de porter la peine de ce que je vais te dire — car je pense que cette vieille s’empressera d’en donner avis à celui qui m’a enfermée ici — je suis prête à te révéler la vérité, dût ma vie en dépendre. Quel plus grand service puis-je du reste attendre de lui, sinon qu’il lui prenne un jour fantaisie de me faire mourir ?

« Je m’appelle Isabelle ; je fus la fille de l’infortuné roi de Galice. Je dis bien je fus, car je ne suis plus désormais que l’enfant de la douleur, de l’affliction et de la tristesse. C’est la faute de l’amour, et je ne sais si c’est de sa perfidie que je dois me plaindre le plus, car ses doux commencements furent dissimulés sous la tromperie et sous la fraude.

« Autrefois, je vivais heureuse de mon sort ; noble, jeune, riche, honnête et belle. Aujourd’hui, je suis humiliée et pauvre ; aujourd’hui je suis malheureuse. Et s’il est un sort plus terrible encore, il m’est réservé. Mais je veux que tu connaisses la cause première du malheur qui me frappe. Bien que tu ne puisses m’être utile en rien, je pense que par toi ma situation ne peut pas s’aggraver beaucoup.

« Mon père, voici aujourd’hui douze mois, donna à Bayonne des joutes dont le bruit attira sur nos terres les chevaliers de divers pays, venus pour y prendre part. Parmi eux tous, soit qu’Amour me le montrât ainsi, soit que le mérite éclate de lui-même, le seul Zerbin me parut digne de louanges. Il était fils du grand roi d’Écosse.

« Après l’avoir vu dans la lice accomplir des merveilles de chevalerie, je fus éprise d’amour pour lui, et je ne m’en aperçus que lorsque je reconnus que je ne m’appartenais plus moi-même. Pourtant, bien que cet amour se fût emparé de moi en maître, je m’applaudissais de ce que le hasard n’avait point mal placé mon cœur, mais l’avait au contraire donné à l’objet le plus digne qui fût au monde.