Il rompt à l’un la poitrine, à l’autre le ventre, à celui-ci la tête, à celui-là les jambes, à un autre les bras. Les uns sont tués du coup, les autres sont horriblement blessés. Les moins grièvement atteints s’empressent de fuir. Ainsi, parfois, un gros rocher, tombant sur un tas de couleuvres, qui, après l’hiver, se chauffent et se lissent au soleil, leur écrase les flancs et les reins, et leur broie la tête.
Divers cas se produisent, et je ne saurais dire combien : une est tuée, une s’échappe sans queue, une autre ne peut se mouvoir par devant et sa partie postérieure en vain s’agite et se dénoue. Une autre, plus favorisée, rampe en sifflant parmi les herbes et s’en va en serpentant. Le coup de la table fut terrible ; mais il ne faut pas s’en étonner, puisqu’il fut porté par le valeureux Roland.
Ceux que la table avait peu ou point blessés — et Turpin écrit qu’ils ne furent que sept — cherchèrent leur salut dans la rapidité de leurs pieds. Mais le paladin se mit en travers de l’issue, et après les avoir pris sans qu’ils se fussent défendus, il leur lia étroitement les mains avec une corde, qu’il trouva dans la demeure sauvage.
Puis il les traîna hors de la caverne dans un endroit où un vieux sorbier projetait sa grande ombre. Roland, après en avoir façonné les branches à coups d’épée, y attacha les prisonniers pour servir de nourriture aux corbeaux. Et il n’eut pas besoin de leur passer une corde au cou. Pour purger le monde de cette engeance, l’arbre lui-même lui fournit des crocs auxquels Roland les attacha par le menton.
A peine la vieille femme amie des malandrins les eut-elle vus tous morts, qu’elle s’enfuit en pleurant, les mains dans ses cheveux, à travers les forêts et les labyrinthes des bois. Après avoir suivi des chemins rudes et mauvais, rendus encore plus difficiles par la terreur qu’elle éprouvait, elle rencontra un chevalier sur la rive d’un fleuve. Mais je remets à plus tard à vous raconter qui c’était,
Et je retourne à la jeune fille qui supplie le paladin de ne pas la laisser seule, et lui demande à le suivre en tous lieux. Roland la rassure d’un air courtois. Puis, dès que la blanche Aurore, parée de sa guirlande de roses et de son voile de pourpre, eut repris son chemin accoutumé, le paladin partit avec Isabelle.
Sans trouver aucune aventure digne d’être contée, ils marchèrent plusieurs jours ensemble. Enfin ils rencontrèrent sur leur chemin un chevalier qu’on emmenait prisonnier. Je vous dirai par la suite qui il était, car, pour le moment, je suis détourné de ma route par quelqu’un dont il ne vous sera pas moins cher d’entendre parler ; j’entends la fille d’Aymon, que j’ai laissée tantôt languissante d’amoureux chagrins.
La belle dame, attendant en vain le retour de Roger, était à Marseille, où elle harcelait presque chaque jour les bandes païennes qui parcouraient, en pillant monts et plaines, le Languedoc et la Provence. Elle s’y conduisait en chef habile et en vaillant guerrier.
Elle attendait là, et l’époque marquée pour le retour de Roger étant dépassée de beaucoup, elle vivait, ne le voyant pas revenir, dans la crainte de mille accidents. Un jour qu’elle pleurait seule à l’écart en songeant à cela, elle vit arriver celle qui avait jadis, au moyen de l’anneau, guéri le cœur de Roger des enchantements d’Alcine.
Comme elle la voit après une si longue absence revenir sans son amant, Bradamante devient pâle comme la mort, et tremble tellement qu’elle ne peut se tenir debout. Mais la bonne magicienne vient à elle en souriant, dès qu’elle s’est aperçue de sa crainte, et la rassure avec l’air joyeux que prend d’habitude celui qui apporte une bonne nouvelle.