Sur ses mains, elle va fixant constamment les yeux, craignant toujours d’être volée par lui ; et elle ne le laisse pas trop s’approcher d’elle, bien informée qu’elle est de ce dont il est capable. Ils se tenaient tous les deux dans cette attitude, quand leur oreille fut frappée par une rumeur. Je vous dirai, seigneur, quelle en fut la cause, après que j’aurai pris un repos qui m’est bien dû.

CHANT IV.

Argument. — Bradamante arrache à Brunel son anneau enchanté, grâce auquel elle détruit le pouvoir d’Atlante et délivre Roger. Celui-ci laisse son cheval à Bradamante et monte sur l’hippogriffe, qui l’emporte dans les airs. — Renaud arrive en Écosse, où il apprend que Ginevra, fille du roi, est sur le point d’être mise à mort, victime d’une calomnie. S’étant mis en chemin pour aller la délivrer, il rencontre une jouvencelle qui lui raconte le fait pour lequel Ginevra a été condamnée à périr.

Bien que la dissimulation soit le plus souvent répréhensible, et l’indice d’un méchant esprit, il arrive cependant qu’en beaucoup de cas elle a produit d’évidents bienfaits, en faisant éviter un dommage, le blâme et même la mort. Car nous n’avons pas toujours affaire à des amis, dans cette vie mortelle, beaucoup plus obscure que sereine et toute pleine d’envie.

Si, seulement après une longue épreuve, on peut trouver à grand’peine un ami véritable à qui, sans aucune défiance, on parle et on montre à découvert sa pensée, que devait faire la belle amie de Roger avec ce Brunel faux et pervers, dissimulé et cauteleux dans toute sa personne, ainsi que la magicienne l’avait dépeint ?

Elle dissimule, elle aussi, et il lui faut bien agir ainsi avec ce maître en fourberies. Et, comme je l’ai dit, constamment elle a les yeux sur ses mains, qui étaient rapaces et voleuses. Mais voici qu’à leur oreille une grande rumeur arrive. La dame dit : «  — O glorieuse Mère, ô Roi du ciel, qu’est cela ? —  » Et elle se précipite à l’endroit d’où provenait la rumeur.

Et elle voit l’hôte et toute sa famille qui, en dehors du chemin, tenaient les yeux levés au ciel, comme s’il y eût eu une éclipse ou une comète. La dame aperçoit alors une grande merveille qui ne serait pas facilement crue : elle voit passer un grand destrier ailé qui porte dans l’air un chevalier armé.

Grandes étaient ses ailes et de couleurs variées. Au beau milieu se tenait un chevalier dont l’armure était de fer lumineux et étincelant. Il avait dirigé sa course vers le ponant. Il s’éloigna et disparut à travers les montagnes. C’était, comme dit l’hôte, — et il disait la vérité, — un nécromancien ; et il faisait souvent ce voyage plus ou moins long.

Dans son vol, il s’élevait parfois jusqu’aux étoiles et parfois rasait presque la terre, emportant avec lui toutes les belles dames qu’il trouvait dans ces contrées ; à tel point que les malheureuses donzelles qui étaient ou qui se croyaient belles — comme effectivement toutes se croient — ne sortaient plus tant que le soleil se faisait voir.

«  — Il possède sur les Pyrénées — racontait l’hôte — un château bâti par enchantement, tout en acier et si brillant et si beau, qu’aucun autre au monde n’est si merveilleux. Déjà beaucoup de chevaliers y sont allés, et aucun n’a pu se vanter d’en être revenu. C’est pourquoi je pense, seigneur, et je crains fort, ou qu’ils soient prisonniers, ou qu’ils aient été mis à mort. —  »