Tels devaient être les deux bandits que Renaud chassa loin de la donzelle par eux conduite dans ces obscurs vallons, afin qu’on n’en eût plus de nouvelles. J’en suis resté au moment où elle s’apprêtait à expliquer la cause de sa malheureuse aventure au paladin qui l’avait si généreusement secourue. Or, poursuivant mon histoire, c’est ce que je vais dire.
La dame commença : « — Tu vas entendre raconter la plus grande, la plus horrible cruauté qui, à Thèbes, à Argos, à Mycènes ou dans un lieu plus barbare encore, ait jamais été commise. Et si, projetant tout autour de lui ses clairs rayons, le soleil s’approche moins d’ici que d’autres contrées, je crois qu’il arrive peu volontiers jusqu’à nous afin d’éviter de voir de si cruelles gens.
« Qu’à leurs ennemis les hommes soient cruels, en tout temps on en a vu des exemples. Mais donner la mort à qui vous fait et n’a souci que de vous faire constamment du bien, cela est trop injuste et inhumain. Et afin que je te fasse mieux connaître la vérité, je te dirai, depuis le commencement, les raisons pour lesquelles ceux-ci, contre toute justice, voulaient faucher mes vertes années.
« Je veux que tu saches, mon seigneur, qu’étant encore toute jeune, j’entrai au service de la fille du roi, et que, grandissant avec elle, je tins à la cour un bon et honorable rang. Le cruel Amour, jaloux de ma tranquillité, me soumit, hélas ! à sa loi. Il fit que, de tous les chevaliers, de tous les damoiseaux, le duc d’Albanie me parut le plus beau.
« Parce qu’il parut m’aimer outre mesure, je me mis à l’aimer de toute mon âme. On entend bien les doux propos, on voit bien le visage, mais on peut mal savoir ce qui se passe au fond du cœur. Je le croyais, je l’aimais, et je n’eus de cesse qu’après l’avoir mis dans mon lit. Je ne pris pas garde que, de tous les appartements royaux, j’habitais le plus secret, celui de la belle Ginevra,
« Où elle renfermait ses objets les plus précieux et où elle couchait le plus souvent. On peut y pénétrer par un balcon qui s’avance à découvert en dehors du mur. C’est par là que je faisais monter mon amant, et je lui jetais moi-même du balcon l’échelle de corde par laquelle il montait, toutes les fois que je désirais l’avoir avec moi.
« Je le fis venir autant de fois que Ginevra m’en laissa l’occasion, car elle avait coutume de changer souvent de lit, pour fuir tantôt la grande chaleur, tantôt les brumes hivernales. Nul ne le vit jamais monter, car cette partie du palais donne sur quelques maisons en ruine, où jamais personne ne passe, ni de jour ni de nuit.
« Pendant de longs jours et de longs mois, nous continuâmes en secret ce jeu amoureux. Mon amour croissait toujours, et je m’enflammai tellement, qu’au dedans de moi-même je me sentais toute de feu. Et je devins aveugle au point de ne pas voir qu’il feignait de m’aimer beaucoup, quand en réalité il m’aimait fort peu. Cependant ses tromperies auraient pu se découvrir à mille signes certains.
« Au bout de quelque temps, il se montra soudain amoureux de la belle Ginevra. Je ne sais vraiment si cet amour commençait alors seulement, où s’il en avait déjà le cœur atteint avant de m’aimer moi-même. Vois s’il était devenu arrogant avec moi, et quel empire il avait pris sur mon cœur ! Ce fut lui qui me découvrit tout, et qui ne rougit pas de me demander de l’aider dans son nouvel amour.
« Il me disait bien qu’il n’égalait pas celui qu’il avait pour moi, et que ce n’était pas un véritable amour qu’il avait pour Ginevra ; mais, en feignant d’en être épris, il espérait célébrer avec elle un légitime hymen. L’obtenir du roi serait chose facile, si elle y consentait, car dans tout le royaume, après le roi, il n’y avait personne, par sa naissance et son rang, qui en fût plus digne que lui.