« Car, en secret, il avait ordonné à mes guides, pour digne prix de ma fidélité, de me tuer dans cette forêt où tu m’as soustraite à leurs coups. Et son projet se fût accompli, si tu n’étais accouru à mes cris. Vois comme Amour traite ceux qui lui sont soumis ! — » Voilà ce que Dalinda raconta au paladin, pendant qu’ils poursuivaient leur route.
Renaud fut charmé par-dessus tout d’avoir trouvé la donzelle qui lui avait raconté toute l’histoire de l’innocence de la belle Ginevra. Et s’il avait espéré la sauver quand elle paraissait accusée avec raison, il se sentit une bien plus grande force en ayant la preuve évidente qu’elle avait été calomniée.
Et vers la ville de Saint-André, où étaient le roi et toute sa famille, et où devait se livrer le combat singulier pour la querelle de sa fille, Renaud se dirigea aussi rapidement qu’il put, jusqu’à ce qu’il en fût arrivé à quelques milles. Aux environs de la ville, il trouva un écuyer qui lui apprit les plus fraîches nouvelles,
Et qu’un chevalier étranger était venu, qui s’était présenté pour défendre Ginevra. Ce chevalier portait des insignes inaccoutumés, et l’on n’avait pu le reconnaître, attendu qu’il se tenait le plus souvent caché ; que, depuis son arrivée, personne n’avait encore vu son visage à découvert, et que l’écuyer qui le servait disait en jurant : « — Je ne sais pas qui c’est. — »
Ils ne chevauchèrent pas longtemps sans arriver sous les murs de la ville, près de la porte. Dalinda avait peur d’aller plus avant ; pourtant elle continue son chemin, réconfortée par Renaud. La porte est fermée. A celui qui en avait la garde, Renaud demanda ce que cela signifiait, et il lui fut répondu que c’était parce que toute la population était sortie pour voir la bataille
Qui, entre Lurcanio et un chevalier étranger, se livrait de l’autre côté de la ville, dans un pré spacieux et uni, et que déjà le combat était commencé. La porte est ouverte au seigneur de Montauban, et le portier la ferme aussitôt sur lui. Renaud traverse la cité vide, après avoir tout d’abord laissé la donzelle dans une hôtellerie,
Et lui avoir dit de rester là en sûreté jusqu’à ce qu’il revienne vers elle, ce qui ne tardera pas. Puis il se dirige rapidement vers le champ de bataille, où les deux guerriers avaient déjà échangé de nombreux coups et s’en portaient encore. Lurcanio avait le cœur mal disposé contre Ginevra, et l’autre, pour sa défense, soutenait vaillamment son entreprise volontaire.
Six chevaliers à pied, armés de cuirasses, se tenaient avec eux dans la lice, ainsi que le duc d’Albanie, monté sur un puissant coursier de bonne race. Comme grand connétable, la garde du camp et de la place lui avait été confiée ; et de voir Ginevra en un si grand danger, il avait le cœur joyeux et le regard plein d’orgueil.
Renaud s’avance à travers la foule, où le bon destrier Bayard se fait ouvrir un large passage. Quiconque l’entend venir comme une tempête n’est ni long ni boiteux à lui faire place. Renaud se présente, dominant tout le monde et portant au visage la fleur de toute vaillance. Puis il va s’arrêter devant la place où siège le roi. Chacun s’approche pour entendre ce qu’il demande.
Renaud dit au roi : « — Grand prince, ne laisse pas la bataille se poursuivre, car quel que soit celui de ces deux chevaliers qui meure, sache que tu l’auras laissé mourir à tort. L’un croit avoir raison et est induit en erreur ; il soutient le faux et ne sait pas qu’il ment. Cette même erreur, qui a poussé son frère à la mort, lui met les armes aux mains.