« — Hélas ! je ne pourrais — disait-il en lui-même — la laisser périr à cause de moi. Ma mort serait trop amère et trop misérable si, avant moi, je la voyais mourir. Elle est toujours ma dame, ma déesse ; elle est la lumière même de mes yeux. Je dois, qu’elle soit innocente ou coupable, entreprendre de la délivrer et mourir sur le champ du combat.
« Si j’entreprends une cause mauvaise, c’est à elle qu’en sera la faute, et moi j’en mourrai ; et cela ne me décourage pas, car je sais que ma mort entraînera la mort d’une si belle dame. Une seule pensée me consolera en mourant, c’est qu’elle aura pu voir que ce Polinesso, à qui elle a donné son amour, ne s’est pas même présenté pour la défendre.
« Et moi qu’elle a si grandement offensé, elle m’aura vu courir à la mort pour la sauver. Je me serai aussi par là vengé de mon frère qui a allumé un tel feu. Et je le ferai gémir sur le résultat de sa cruelle entreprise, quand il saura qu’en croyant venger son frère, il lui a donné la mort de sa propre main. — »
Dès qu’il eut arrêté cela dans son esprit, il se procura de nouvelles armes, un nouveau cheval, choisit une cotte de mailles et un écu noirs, bordés de vert et de jaune. Et, ayant par aventure trouvé un écuyer étranger au pays, il l’emmena avec lui. C’est alors que, sans être connu, il se présenta, comme je l’ai déjà dit, contre son frère qui attendait tout armé.
Je vous ai raconté l’issue du combat, et comment Ariodant fut reconnu. Le roi n’en eut pas une moindre joie que lorsqu’il avait vu sa fille délivrée. Il pensa en lui-même qu’elle ne pourrait jamais trouver un plus fidèle, un plus sincère amant, puisqu’il l’avait défendue contre son propre frère, après en avoir reçu une si grande offense.
Et autant de sa propre inclination, car il l’aimait beaucoup, que sur les prières de toute la cour et de Renaud, qui insistait plus que les autres, il en fit l’époux de sa charmante fille. La duché d’Albanie, qui retournait au roi après la mort de Polinesso, ne pouvait pas se trouver vacante en meilleure circonstance ; c’est pourquoi il la donna en dot à sa fille.
Renaud obtint la grâce de Dalinda qui, délivrée de sa funeste erreur, rassasiée du monde, tourna son esprit vers Dieu et se consacra à lui. Elle alla se faire religieuse en Dace, et quitta immédiatement l’Écosse. Mais il est temps désormais de retrouver Roger qui parcourt le ciel sur son léger cheval.
Bien que Roger soit d’un courage indomptable, et qu’il n’ait pas changé de couleur, je ne puis croire que, dans sa poitrine, son cœur ne tremble pas plus que la feuille. Il avait dépassé de beaucoup l’Europe, et était parvenu bien au delà des bornes qu’Hercule avait jadis imposées aux navigateurs.
L’hippogriffe, grand et étrange oiseau, l’emporte avec une telle rapidité d’ailes, qu’il aurait laissé bien loin derrière lui le prompt agent de la foudre. De tous les oiseaux qui vont, légers, par les airs, aucun ne lui serait égal en vitesse. Je crois que c’est à peine si le tonnerre et la flèche arrivent du ciel sur terre avec plus de promptitude.
Après que le cheval-oiseau eut parcouru un grand espace en ligne droite et sans jamais se détourner, fatigué d’aller dans les airs, il commença à décrire de larges cercles et s’abattit sur une île. Elle était semblable à celle où, pour éviter la longue poursuite de son amant et se dérober à lui, la vierge Aréthuse se fraya en vain sous la mer un chemin sombre et étrange[43].