« Je connus trop tard son esprit mobile, habitué à aimer et à détester en un moment. Mon règne n’avait pas duré plus de deux mois, qu’un nouvel amant prit ma place. La fée me repoussa loin d’elle avec dédain et m’enleva toutes ses faveurs. Et je sus depuis qu’à un traitement semblable elle avait soumis mille autres amants, et tous sans qu’ils l’eussent mérité.

« Et pour qu’ils n’aillent pas à travers le monde raconter sa vie lascive, elle les change çà et là sur cette terre féconde, les uns en sapins, les autres en oliviers, ceux-ci en palmiers, ceux-là en cèdres, d’autres enfin en myrtes, comme tu me vois, sur la verte rive. Plusieurs ont été transformés en fontaine limpide, quelques-uns en bêtes féroces, selon le caprice de cette fée altière.

« Et toi, qui es venu en cette île par un chemin inusité, tu seras cause que quelqu’un de ses amants sera changé en pierre, en fontaine ou en arbre. Tu recevras d’Alcine le sceptre et la puissance, et tu seras plus heureux que n’importe quel mortel. Mais sois assuré que tu ne tarderas pas à devenir bête, fontaine, arbre ou rocher.

« Je t’en donne volontiers avis ; non pas que je pense que cela te doive préserver du danger, mais il vaut mieux que tu n’y coures pas sans être prévenu, et que tu connaisses une partie des façons d’agir d’Alcine ; car peut-être, de même que le visage des hommes diffère, leur esprit et leur caractère sont différents. Tu sauras peut-être échapper au mal que mille autres n’ont pas su éviter. —  »

Roger, à qui la renommée avait appris qu’Astolphe était cousin de sa dame, s’affligea beaucoup de ce que sa forme véritable eût été changée en plante stérile et triste. Et, par amour pour celle qu’il aime tant, il lui aurait offert ses services, s’il avait su de quelle manière ; mais il ne pouvait lui venir en aide qu’en le consolant.

Il le fit du mieux qu’il sut. Puis il lui demanda s’il y avait un chemin qui conduisît au royaume de Logistilla soit par la plaine, soit à travers les collines, de façon qu’il évitât de passer par celui d’Alcine. L’arbre lui répondit qu’il y en avait bien un autre, mais tout rempli d’âpres rochers et qui, en inclinant un peu à main droite, s’élevait jusqu’au haut d’une montagne à la cime alpestre ;

Mais qu’il ne pensait pas qu’il pût aller longtemps par ce chemin, car il y rencontrerait une nombreuse et cruelle troupe de gens hardis qui lui opposeraient une rude résistance. Alcine les a placés autour des murs et des fossés de son domaine, pour y retenir ceux qui voudraient s’en échapper. Roger rend grâce au myrte de tous ses bons avis, puis il s’éloigne de lui, prévenu et instruit.

Il va à son cheval, le détache, le prend par les rênes et le tire derrière lui. Il se garde de monter dessus comme la première fois, de peur que, malgré lui, il ne l’emporte. Il songeait en lui-même comment il ferait pour arriver sain et sauf au pays de Logistilla. Il était en tout cas fermement résolu à user de tout moyen pour qu’Alcine ne prît pas empire sur lui.

Il pensa à remonter sur son cheval et à l’éperonner pour une nouvelle course à travers les airs, mais il craignit de tomber dans un danger pire, car le coursier obéissait trop mal au mors. «  — Je passerai par force, si je ne me trompe, —  » disait-il, à part lui. Mais son espérance fut vaine. Il n’était pas éloigné de plus de deux milles du rivage, qu’il aperçut la belle cité d’Alcine.

On voit de loin une grande muraille qui tourne tout autour et enserre un grand espace. Sa hauteur est telle, qu’elle paraît se confondre avec le ciel, et elle semble être en or, du pied au faîte. Quelqu’un de mes lecteurs se séparera peut-être ici de moi et prétendra que c’était l’œuvre de l’alchimie. Peut-être fait-il erreur, peut-être voit-il plus juste que moi ; en tout cas, elle me paraît être d’or, tellement elle resplendit.