Il resta trois ans à Castelnuovo. Rentré à la fin de sa mission à Ferrare, il ne s’y occupa plus que de ses travaux littéraires, retouchant sans cesse son poème de Roland. Il venait d’en donner une édition définitive, lorsqu’il mourut, le 8 juillet 1533, à l’âge de cinquante-neuf ans.

Outre Roland furieux, Arioste a écrit cinq comédies et des satires au nombre de sept. Voici comment s’exprime, au sujet de ces dernières, un des maîtres de la critique italienne : « Dans le genre de la satire, comme dans le genre épique et dans celui de la comédie, Arioste excelle comme se rapprochant le plus d’Horace, lequel a su, plus que les autres auteurs latins, conserver à la satire l’allure de la comédie[14]. » Pour nous, les satires d’Arioste ont surtout le mérite de nous retracer dans ses détails intimes la vie du poète.

[14] Gravina. Trattato della Ragion poetica.

Des cinq comédies, la plus célèbre, la meilleure aussi, est celle qui a pour titre : I Suppositi. Puis viennent la Cassaria, il Negromante, la Lena, et la Scolastica. Cette dernière, laissée inachevée par Arioste, fut terminée par son frère Gabriel. Ces cinq pièces, où se retrouvent à un haut degré les principales qualités de l’auteur de Roland, l’abondance, la verve, la clarté, l’esprit d’observation, eurent toutes, sauf la dernière qui ne fut pas jouée, du moins du vivant d’Arioste, un grand succès et le placèrent au premier rang des auteurs comiques en Italie. Mais encore une fois, son vrai titre aux yeux de la postérité n’est ni dans ses comédies, ni dans ses satires, ni dans les poésies lyriques qu’il a composées en l’honneur de divers personnages de la maison d’Este et, en particulier, du cardinal Hippolyte ; c’est dans Roland qu’il faut le chercher. Les satires et les comédies d’Arioste ne sont plus guère lues que des érudits, tandis que Roland est dans toutes les mains, a été traduit dans toutes les langues. Bien qu’âgé de près de quatre siècles, il est, comme dit le poète :

Jeune encore de gloire et d’immortalité.

Roland furieux fut publié pour la première fois à Ferrare, en 1515 ou 1516. Depuis cette époque, il en a été fait de nombreuses traductions françaises en prose et en vers. Voltaire disait à ce propos : « Je n’ai jamais pu lire un seul chant de ce poème dans nos traductions[15]. » Si Voltaire vivait encore, il tiendrait certainement le même langage. Les traductions de Roland faites après lui ne valent guère mieux que celles qui existaient de son temps. Si les dernières ont été parfois un peu plus scrupuleuses sous le rapport de l’exactitude, elles sont toutes d’un terre à terre désespérant. Aucune n’a cherché à rendre le coloris étincelant, la naïveté savante, l’enjouement, le brio qu’Arioste a répandus à pleines mains sur son œuvre. A les lire, on ressent la même impression que ferait éprouver la vue d’un papillon dont les ailes, prises entre les doigts d’un rustre, y auraient laissé leurs couleurs.

[15] Dictionnaire philosophique, mot Épopée.

Cependant, je ne crois pas qu’il soit impossible de donner de nos jours une bonne traduction du chef-d’œuvre d’Arioste. La langue française du XIXe siècle, telle que nous l’ont faite J.-J. Rousseau, Chateaubriand, George Sand, Victor Hugo, est un instrument assez souple, assez sonore, assez complet pour prendre tous les tons, pour rendre toutes les nuances d’un idiome étranger, surtout de l’italien avec lequel elle a tant d’affinités d’origine. Aussi, n’ai-je pas hésité à traduire Roland furieux après tant d’autres. Ai-je réussi à faire mieux que mes devanciers ? Il ne m’appartient pas d’en juger. Ce que je puis dire, c’est que je me suis efforcé de mieux faire. En tout cas, la façon si bienveillante avec laquelle le public a accueilli mes traductions de la Divine Comédie et du Décaméron, me fait espérer qu’il me tiendra compte, cette fois encore, des efforts que j’ai faits pour lui offrir, dans toute sa vérité, un des chefs-d’œuvre et, suivant quelques-uns, parmi lesquels Voltaire, le chef-d’œuvre de la poésie italienne.

Francisque REYNARD.

Paris, 30 octobre 1879.