Elle lui dit qu’elle était envoyée par celle qui, remplie d’amour, le désire sans cesse et ne peut plus vivre sans lui, afin de le délivrer des chaînes dont une magique violence l’avait lié. Elle avait pris la figure d’Atlante de Carena[49], pour avoir plus d’autorité auprès de lui ; mais puisqu’elle l’a désormais rendu à la santé, elle veut tout lui découvrir et tout lui faire voir.
« — Cette gente dame qui t’aime tant, et qui est si digne de ton amour ; celle à qui, si tu te le rappelles, tu dois ta délivrance opérée par elle, t’envoie cet anneau qui détruit tout enchantement ; elle t’aurait de même envoyé son cœur, si elle avait cru que son cœur eût la même vertu que l’anneau pour te sauver. — »
Et elle poursuit en l’entretenant de l’amour que Bradamante lui a jusqu’ici porté et lui porte encore. Entraînée par la vérité et l’affection, elle lui vante sa grande valeur ; enfin, avec l’adresse qui convient à une messagère adroite, elle rend Alcine aussi odieuse à Roger que le sont d’ordinaire les choses les plus horribles.
Elle la lui rend aussi odieuse qu’il l’avait aimée auparavant. Que cela ne vous paraisse pas étrange, puisque son amour, qui n’existait que par la force des enchantements, fut détruit par la présence de l’anneau. L’anneau lui fit voir encore que tout ce qu’Alcine avait de beauté était factice ; tout en elle était factice des pieds à la tête. Sa beauté disparut, et il ne resta que la lie.
Ainsi l’enfant cache un fruit mûr, et puis ne se souvient plus de l’endroit où il l’a mis ; plusieurs jours après, il y revient par hasard et retrouve son dépôt. Il s’étonne alors de le voir tout pourri et gâté, et non comme il était quand il l’a caché ; et autant il l’aimait et avait coutume de le trouver bon, autant il le hait, le méprise, le prend en dégoût et le rejette.
De même Roger, après que Mélisse l’eut renvoyé vers la fée avec l’anneau devant lequel, ainsi qu’elle lui a dit, aucun enchantement ne peut subsister, retrouva, à sa grande surprise, au lieu de la belle qu’il avait laissée auparavant, une femme si laide, qu’il n’y en avait pas une sur terre aussi vieille et aussi difforme.
Alcine avait le visage pâle, ridé, maigre ; les cheveux blancs et rares. Sa taille n’atteignait pas six palmes. Toutes les dents de sa bouche étaient tombées, car elle était plus vieille qu’Hécube, la Sibylle de Cumes et bien d’autres. Mais elle savait si bien se servir d’un art inconnu de nos jours, qu’elle pouvait paraître belle et toute jeune.
Elle se fait jeune et belle par son art qui en a trompé beaucoup comme Roger. Mais l’anneau vient déchirer le voile qui depuis de nombreuses années déjà cachait la vérité. Ce n’est donc pas miracle si, dans l’esprit de Roger, toute pensée d’amour pour Alcine s’éteint, maintenant qu’il la trouve telle que ses artifices ne peuvent plus le tromper.
Mais, comme le lui avait conseillé Mélisse, il se garda de changer de manière d’être, jusqu’à ce que, des pieds à la tête, il se fût revêtu de ses armes trop longtemps négligées. Et, pour ne point éveiller les soupçons d’Alcine, il feignit de vouloir essayer ses forces, et de voir s’il avait grossi depuis le jour où il ne les avait plus endossées.
Il suspendit ensuite Balisarde à son côté, — c’est ainsi que s’appelait son épée, — et prit également l’écu merveilleux qui non seulement éblouissait les yeux, mais qui frappait l’âme d’un tel anéantissement, qu’elle semblait être exhalée du corps. Il le prit, et se le mit au cou, tout recouvert du voile de soie avec lequel il l’avait trouvé.