Quand la dame fut arrivée près de la grande mer qui baigne les rivages gascons, elle fit marcher son destrier tout près de la vague, là où l’humidité rendait la voie plus ferme. Celui-ci fut soudain entraîné dans les flots par le démon féroce, au point d’être obligé de nager. La timide donzelle ne sait que faire, si ce n’est se tenir ferme sur la selle.

Elle a beau tirer la bride, elle ne peut le faire tourner, et de plus en plus il s’avance vers la haute mer. Elle tenait sa robe relevée pour ne pas la mouiller, et levait les pieds. Sur ses épaules, sa chevelure flottait toute défaite, caressée par la brise lascive. Les grands vents se taisaient, ainsi que la mer, comme pour contempler sans doute tant de beauté.

Elle tournait en vain vers la terre ses beaux yeux qui baignaient de pleurs son visage et sa poitrine. Et elle voyait le rivage s’enfuir toujours plus loin, décroître peu à peu et disparaître. Le destrier qui nageait sur la droite, après un grand détour, la porta sur un écueil parsemé de roches noires et de grottes effroyables. Et déjà la nuit commençait à obscurcir le ciel.

Quand elle se vit seule dans ce lieu désert, dont la seule vue lui faisait peur, à l’heure où Phébus couché dans la mer laissait l’air et la terre dans une obscurité profonde, elle resta immobile, dans une attitude qui aurait fait douter quiconque aurait vu sa figure, si elle était une femme véritable et douée de vie, ou bien un rocher ayant cette forme.

Stupide et les yeux fixés sur le sable mouvant, les cheveux dénoués et en désordre, les mains jointes et les lèvres immobiles, elle tenait ses regards languissants levés vers le ciel, comme si elle accusait le grand Moteur d’avoir déchaîné tous les destins à sa perte. Elle resta un moment immobile et comme atterrée ; puis elle dénoua sa langue à la plainte, et ses yeux aux pleurs.

Elle disait : «  — Fortune, que te reste-t-il encore à faire pour avoir rassasié sur moi tes fureurs et assouvi ta soif de vengeance ? Que puis-je te donner de plus désormais, si ce n’est cette misérable vie ? Mais tu n’en veux pas. N’as-tu pas été prompte tout à l’heure à m’arracher à la mer, quand je pouvais y trouver la fin de mes tristes jours ! Pourquoi sembles-tu désirer me voir encore livrée à de nouveaux tourments, avant que je meure ?

« Mais je ne vois pas que tu puisses me nuire plus que tu ne m’as nui jusqu’ici. Par toi j’ai été chassée du royal séjour où je n’espère plus jamais retourner. J’ai perdu l’honneur, ce qui est pis ; car si je n’ai pas en réalité commis de faute, j’ai pourtant donné lieu, par mes courses vagabondes, à ce que chacun dise que je suis une impudique.

« Quel bien peut-il rester au monde à une femme qui a perdu sa réputation de chasteté ? Hélas ! mon malheur est d’être jeune et de passer pour belle, que ce soit vrai ou faux. Je ne saurais rendre grâce au ciel de ce don funeste, d’où provient aujourd’hui toute ma perte. C’est lui qui a causé la mort de mon frère Argail, auquel ses armes enchantées servirent peu.

« C’est à cause de lui que le roi de Tartarie Agrican a défait mon père Galafron qui, dans l’Inde, était grand khan du Cathay ; et depuis j’en suis réduite à changer d’asile soir et matin. Puisque tu m’as ravi fortune, honneur, famille, et puisque tu m’as fait tout le mal que tu peux me faire, à quelles douleurs nouvelles veux-tu me réserver encore ?

« Si tu n’as pas jugé assez cruel de me faire périr dans la mer, je consens, pour te rassasier, à ce que tu m’envoies quelque bête qui me dévore, mais sans m’outrager davantage. Quel que soit le martyre que tu me destines, pourvu que j’en meure, je ne pourrai trop t’en rendre grâces. —  » Ainsi disait la dame, au milieu d’abondantes larmes, quand elle aperçut l’ermite à côté d’elle.