«  — Je veux que vous sachiez que je suis la fille du comte de Hollande. Bien que je ne fusse pas son seul enfant, et que j’eusse deux frères, je lui étais si chère, qu’à tout ce que je lui demandais, jamais il ne me répondit par un refus. Je vivais heureuse en cet état, lorsqu’arriva sur nos terres un jeune duc.

« Il était duc de Zélande et s’en allait vers la Biscaye, guerroyer contre les Maures. La jeunesse et la beauté qui fleurissaient en lui m’inspirèrent un profond amour, et il eut peu de peine à me captiver. Je croyais et je crois, et je pense ne point me tromper, qu’il m’aimait et qu’il m’aime encore d’un cœur sincère.

« Pendant les jours qu’il fut retenu chez nous par les vents contraires — contraires aux autres, mais à moi propices, car s’ils furent au nombre de quarante pour tout le monde, ils me parurent à moi durer un moment, tant à s’enfuir ils eurent les ailes promptes — nous eûmes ensemble de nombreux entretiens, où nous nous promîmes de nous unir solennellement en mariage, aussitôt qu’il serait de retour.

« A peine Birène nous eut-il quittés — c’est le nom de mon fidèle amant — que le roi de Frise, pays qui est séparé du nôtre par la largeur du fleuve, désirant me faire épouser son fils unique nommé Arbant, envoya en Hollande les plus dignes seigneurs de son royaume, pour me demander à mon père.

« Moi, qui ne pouvais pas manquer à la foi promise à mon amant, et qui n’aurais pas voulu y manquer, quand même Amour me l’eût permis, pour déjouer tous ces projets menés si vivement, et pressée de donner une réponse, je dis à mon père que, plutôt que prendre un mari en Frise, j’aimerais mieux être mise à mort.

« Mon bon père, dont le seul plaisir était de faire ce qui me plaisait, ne voulut pas me tourmenter plus longtemps, et pour me consoler et faire cesser les pleurs que je répandais, il rompit la négociation. Le superbe roi de Frise en conçut tant d’irritation et de colère, qu’il entra en Hollande, et commença la guerre qui devait mettre en terre tous ceux de mon sang.

« Outre qu’il est si fort et si vigoureux que bien peu l’égalent de nos jours, il est si astucieux dans le mal, que la puissance, le courage et l’intelligence ne peuvent rien contre lui. Il possède une arme que les anciens n’ont jamais vue, et que, parmi les modernes, lui seul connaît. C’est un tube de fer, long de deux brasses, dans lequel il met de la poudre et une balle.

« Dès qu’avec le feu il touche un petit soupirail qui se trouve à l’arrière de cette canne et qui se voit à peine — comme le médecin qui effleure la veine qu’il veut alléger — la balle est chassée avec le fracas du tonnerre et de l’éclair, et comme fait la foudre à l’endroit où elle a passé, elle brûle, abat, déchire et fracasse tout ce qu’elle touche.

« A l’aide de cette arme perfide, il mit deux fois notre armée en déroute, et occit mes frères. A la première rencontre, il tua le premier en lui mettant la balle au beau milieu du cœur, après avoir traversé le haubert ; dans le second combat, l’autre, qui fuyait, reçut la mort par une balle qui le frappa de loin entre les épaules et qui ressortit par la poitrine.

« Quelques jours après, mon père qui se défendait dans le dernier château qui lui restait, car il avait perdu tous les autres, fut tué d’un coup semblable ; pendant qu’il allait et venait, veillant à ceci et à cela, il fut frappé entre les deux yeux par le traître qui l’avait visé de loin.