Mais les vents, qui emportaient sur la haute mer les voiles du jeune infidèle, emportaient aussi les prières et les reproches de la malheureuse Olympie, et ses cris et ses pleurs. Trois fois, odieuse à elle-même, elle s’approcha du rivage pour se précipiter dans les flots ; enfin, détournant ses regards, elle retourna à l’endroit où elle avait passé la nuit.
Et la face cachée sur son lit qu’elle baignait de pleurs, elle lui disait : « — Hier soir tu nous as reçus tous deux ; pourquoi ne sommes-nous pas deux à nous lever aujourd’hui ? O perfide Birène ! ô jour maudit où j’ai été mise au monde ! Que dois-je faire, que puis-je faire seule ici ? Qui m’aidera, hélas ! qui me consolera !
« Je ne vois pas un homme ici, je ne vois même rien qui puisse me donner à croire qu’il y existe un homme ; je n’aperçois pas un navire sur lequel, me réfugiant, je puisse espérer m’échapper et retrouver mon chemin. Je mourrai de misère, et personne ne me fermera les yeux et ne creusera ma sépulture, à moins que je ne trouve un tombeau dans le ventre des loups qui habitent, hélas ! dans ces forêts.
« Je le crains, et déjà je crois voir sortir de ces bois les ours, les lions, les tigres ou d’autres bêtes semblables que la nature a armées de dents aiguës et d’ongles pour déchirer. Mais ces bêtes cruelles pourraient-elles me donner une mort pire que celle que tu m’infliges ? Je sais qu’elles se contenteront de me faire subir une seule mort, et toi, cruel, tu me fais, hélas ! mourir mille fois !
« Mais je suppose encore qu’il vienne maintenant un nocher qui, par pitié, m’emmène d’ici, m’arrache aux loups, aux ours et aux lions, et me sauve de la misère et d’une mort horrible ; il me portera peut-être en Hollande ; mais ses forteresses et ses ports ne sont-ils pas gardés pour toi ? Il me conduira sur la terre où je suis née, mais tu me l’as déjà enlevée par la fraude !
« Tu m’as ravi mes États, sous prétexte de parenté et d’amitié. Tu as été bien prompt à y installer tes gens pour t’en assurer la possession ! Retournerai-je en Flandre, où j’ai vendu ce qui me restait pour vivre, bien que ce fût peu, afin de te secourir et de te tirer de prison ? Malheureuse ! où irai-je ? Je ne sais.
« Irai-je en Frise où je pouvais être reine, ce que j’ai refusé pour toi, et ce qui a causé la mort de mon père et de mes frères, ainsi que la perte de tous mes biens ? Ce que j’ai fait pour toi, je ne voudrais pas te le reprocher, ingrat, ni t’infliger un châtiment ; mais tu ne l’ignores pas plus que moi, et voilà la récompense que tu m’en donnes !
« Ah ! pourvu que je ne sois pas prise par des corsaires et puis vendue comme esclave ! Avant cela, que les loups, les lions, les ours, les tigres et toutes les autres bêtes féroces viennent me déchirer de leurs ongles et m’emporter morte dans leur caverne, pour y dévorer mes membres déchirés ! — » Ainsi disant, elle enfonce ses mains dans ses cheveux d’or, et les arrache à pleines poignées.
Elle court de nouveau à l’extrémité du rivage, secouant la tête avec fureur et livrant au vent sa chevelure. Elle semble une forcenée, agitée non par un, mais par dix démons ; on dirait Hécube entrant en rage[55] à la vue de Polydore mort. Puis elle s’arrête sur un rocher et regarde la mer, et elle semble elle-même un rocher véritable.
Mais laissons-la se plaindre, afin que je puisse de nouveau vous parler de Roger qui, par la plus intense chaleur, chevauche en plein midi sur le rivage, las et brisé de fatigue. Le soleil frappe les collines, et sous ses rayons réfléchis, on voit bouillir le sable fin et blanc. Peu s’en fallait que les armes qu’il avait sur le dos ne fussent en feu, comme elles avaient été jadis.