Ainsi disant, il s’en allait autour de la fontaine, les bras étendus, comme un aveugle. Oh ! combien de fois il embrassa l’air fluide, espérant embrasser en même temps la donzelle ! Celle-ci s’était déjà éloignée ; mais elle ne cessa de marcher jusqu’à ce qu’elle fût arrivée à une caverne qui, sous une montagne, s’ouvrait vaste et large, et où elle trouva les aliments dont elle avait besoin.
Là, habitait un vieux berger qui avait un nombreux troupeau de cavales. Les juments paissaient, au fond de la vallée, les herbes tendres, autour des frais ruisseaux. De chaque côté de la caverne, étaient des stalles où l’on pouvait fuir le soleil de midi. Angélique, sans se laisser encore voir, s’y reposa longtemps.
Et, sur le soir, à la fraîcheur, se sentant assez reposée, elle s’enveloppa d’un drap grossier, bien différent des vêtements gais, aux couleurs vertes, jaunes, bleues, azurées ou rouges, de toutes les couleurs imaginables enfin, qu’elle avait l’habitude de porter. Cette humble enveloppe ne peut cependant l’empêcher de ressembler à une belle et noble dame.
Qu’il se taise, celui qui loue Philis, ou Nérée, ou Amaryllis, ou Galatée qui fuit. O Tityre et Mélibée, avec votre permission, aucune d’elles ne l’égalait en beauté. La belle dame prit, parmi le troupeau de juments, celle qui lui convint le plus. Alors lui revint plus vivace le désir de retourner en Orient.
Pendant ce temps, Roger, après avoir cherché pendant longtemps en vain dans l’espoir de découvrir Angélique, s’apercevant enfin de son erreur et qu’elle s’était éloignée et ne l’entendait plus, était retourné à l’endroit où il avait laissé son cheval, pensant reprendre son voyage au ciel et sur terre. Mais il se trouva que le cheval, s’étant débarrassé du mors, s’élevait dans les airs en pleine liberté.
Roger fut très affecté, après sa déception, de se voir encore séparé du cheval-oiseau. Cette nouvelle mésaventure, non moins que la tromperie de femme dont il a été victime, lui oppresse le cœur. Mais ce qui lui pèse plus que l’une et l’autre, et ce dont il éprouve un sérieux ennui, c’est d’avoir perdu le précieux anneau, non pas tant à cause du pouvoir qui est en lui, que parce qu’il lui avait été donné par sa dame.
Tout dolent, il endossa de nouveau ses armes et remit l’écu à son épaule. Puis il s’éloigna de la mer, à travers les plaines herbeuses, et prit son chemin par une large vallée où, au milieu de hautes forêts pleines d’ombres, il vit le sentier le plus large et le plus fréquenté. Il ne va pas longtemps, sans entendre à sa droite, à l’endroit le plus touffu, un grand bruit retentir.
Il entend un bruit épouvantable, mêlé à un choc d’armes. Il hâte le pas parmi le taillis, et trouve deux guerriers en grande bataille, dans une étroite clairière. Leurs regards n’ont point de merci ; ils semblent poursuivre je ne sais quelle dure vengeance. L’un est un géant à l’aspect féroce, l’autre est un franc et hardi chevalier.
Ce dernier se défend avec l’écu et l’épée, bondissant deçà, delà, pour ne pas être atteint par la massue que le géant brandit dans ses deux mains et dont il le menace sans cesse. Son cheval est étendu mort sur la route. Roger s’arrête, attentif au combat, et, au fond de l’âme, il désire que le chevalier soit vainqueur.
Il ne lui donne toutefois aucune aide, mais il se tient à l’écart et se contente de regarder. Voici qu’avec la massue, le plus grand frappe à deux mains sur le casque du plus petit. Sous le coup, le chevalier tombe. L’autre qui le voit par terre, privé de sentiment, lui délie le casque pour lui donner la mort, de sorte que Roger peut voir sa figure.