Il s’en revenait de préparer les logements pour les cavaliers et les fantassins nouvellement levés dans la contrée sur les instances de Charles. Après s’être chaleureusement embrassés, le frère et la sœur rentrent à Montauban, en devisant de choses et d’autres.

La belle dame rentre à Montauban, où Béatrice l’avait pleurée en vain pendant longtemps, après l’avoir fait chercher par toute la France. Les baisers et les serrements de main de sa mère et de ses frères lui paraissent froids, auprès des baisers qu’elle a échangés avec Roger et qu’elle aura sans cesse empreints dans son âme.

Ne pouvant aller à Vallombreuse, elle pense à y envoyer quelqu’un pour prévenir Roger du motif qui l’empêche d’y aller elle-même, et pour le prier — comme s’il en était besoin ! — d’y recevoir le baptême pour l’amour d’elle, et de venir ensuite à Montauban pour la demander en mariage, ainsi qu’il était convenu.

Elle veut, par la même occasion, renvoyer à Roger son cheval, qu’il aime tant, et qui mérite si bien l’affection de son maître. On n’aurait pas trouvé dans tout l’empire sarrasin ou dans le royaume de France, de plus beau et de plus vaillant destrier, si ce n’est Bride-d’Or et Bayard.

Roger, le jour où, emporté par son audace, il monta sur l’hippogriffe et disparut dans les cieux, avait laissé Frontin abandonné, — Frontin était le nom du destrier. — Bradamante le prit, et l’envoya à Montauban, avec recommandation expresse de ne le laisser monter que rarement et de le conduire toujours au pas, de sorte qu’il était plus brillant et plus gras que jamais.

Elle se met aussitôt à l’œuvre avec toutes ses dames, toutes ses damoiselles, et, par un subtil labeur, elle fait tracer sur une soie blanche et noire une broderie d’or fin ; elle en recouvre et en orne la selle et la bride du bon destrier ; puis elle choisit une de ses suivantes, fille de sa nourrice Callitrésie, et confidente de tous ses secrets.

Elle lui avait raconté mille fois combien l’image de Roger était empreinte dans son cœur ; elle avait exalté sa beauté, son courage, ses grâces au-dessus des dieux. Elle la fait venir près d’elle et lui dit : «  — Je ne puis choisir un meilleur messager pour une telle mission ; car je ne connais pas d’ambassadeur plus fidèle et plus prudent que toi, ma chère Hippalque. —  »

La donzelle s’appelait Hippalque. Bradamante lui apprend où elle doit se rendre ; elle l’informe pleinement de tout ce qu’elle aura à dire à son cher seigneur ; elle lui fera ses excuses de n’être point allée elle-même au monastère ; ce n’est pas qu’elle songe à renier sa promesse, mais elle en a été empêchée par la fortune plus forte que la volonté humaine.

Elle la fait monter sur une haquenée et lui met à la main la riche bride de Frontin. Elle lui dit que, s’il se trouve sur son chemin quelqu’un d’assez lâche ou d’assez insensé pour vouloir le lui enlever, elle n’a qu’à dire à qui appartient le destrier, car elle ne connaît pas de chevalier, quelque hardi qu’il soit, qui ne tremble au nom de Roger.

Elle la charge d’une foule d’autres recommandations pour Roger. Après les avoir attentivement écoutées, Hippalque se met en route sans plus de retard. Elle chevauche pendant plus de dix milles, à travers les chemins, les champs et les forêts obscures et épaisses, sans que personne vienne l’arrêter ou lui demander où elle va.