« — Voilà dix jours, — ajoute-t-il, — que je suis tes traces, excité par le bruit de tes exploits, qui est parvenu jusqu’au camp devant Paris. Le seul survivant des mille guerriers que tu as taillés en pièces y est arrivé après de grandes fatigues, et a raconté le carnage que tu as fait des soldats de Noricie et de ceux de Trémisen.
« Dès que je l’appris, je m’empressai de me mettre à ta poursuite, pour te connaître et me mesurer avec toi. Je m’informai des insignes que tu portes sur tes armes, et c’est toi, je le sais. A défaut de ces indications, je te reconnaîtrais au milieu de cent autres, rien qu’à ta fière prestance. — »
« — On ne peut dire, — lui répond Roland, — que tu ne sois pas un chevalier de grande vaillance, car, à mon avis, un dessein si magnanime ne saurait naître en un cœur vil. Si c’est le désir de me voir qui t’a fait venir, je veux que tu me voies à visage découvert, comme tu as vu mes armes ; je vais ôter mon casque, afin que ton envie soit satisfaite.
« Mais quand tu m’auras bien vu en face, il te restera encore à satisfaire le second désir qui t’a fait suivre mon chemin, c’est-à-dire à voir si ma valeur répond à cette fière prestance que tu admires tant. — » « — Maintenant, — dit le païen, — que tu m’as satisfait entièrement sur le premier point, venons au second. — »
Cependant le comte examine le païen des pieds à la tête ; il regarde à la ceinture, à l’arçon, et n’y voit pendre ni masse d’armes ni épée. Il lui demande de quelle arme il compte se servir, si sa lance vient à se rompre. L’autre lui répond : « — Ne t’inquiète point de cela. Avec cette seule lance j’ai déjà fait peur à beaucoup d’autres.
« J’ai juré de ne point ceindre d’épée que je n’aie enlevé Durandal au comte. Je vais, le cherchant par tous les chemins, afin qu’il ait à faire plus d’une pose avec moi. Je l’ai juré, si tu tiens à le savoir, le jour où je plaçai sur mon front ce casque, lequel, ainsi que toutes les autres armes que je porte, ont appartenu à Hector, mort il y a déjà mille ans.
« L’épée seule manque à ces bonnes armes. Comment fut-elle dérobée, je ne saurais te le dire. Il paraît que le paladin la possède aujourd’hui, et c’est là ce qui lui donne une si grande audace. Je compte bien, si je puis me mesurer avec lui, lui faire rendre un bien mal acquis. Je le cherche aussi dans le but de venger mon père, le fameux Agrican.
« Roland lui donna traîtreusement la mort ; sans cela, je sais bien qu’il n’aurait pu le vaincre. — » Le comte ne peut se taire davantage ; il s’écrie d’une voix forte : « — Toi, et quiconque dit cela, en avez menti. Mais celui que tu cherches, le hasard l’a conduit vers toi. Je suis Roland, et j’ai tué ton père en loyal combat. Voici l’épée que tu cherches aussi. Elle t’appartiendra si tu la mérites par ta vaillance.
« Bien qu’elle m’appartienne à bon droit, je consens à ce qu’elle soit le prix de notre lutte. Mais je ne veux pas que, dans ce combat, elle me serve plus qu’à toi. Je la suspends à cet arbre. Tu pourras la prendre librement, s’il advient que tu me tues ou que tu me fasses prisonnier. — » Ainsi disant, il prend Durandal et la suspend à un arbre, au milieu du chemin.
Ils s’éloignent à une demi-portée de flèche, poussent leurs destriers l’un contre l’autre, en leur lâchant les rênes, et se frappent tous deux, en pleine visière, d’un coup terrible. Les lances se rompent et volent en mille éclats vers le ciel.