Ici reste le casque, et là reste l’écu ; au loin le harnais et plus loin le haubert. En somme, je dois dire que toutes ses armes furent dispersées çà et là dans le bois. Puis il déchire ses vêtements et montre à nu son ventre velu, toute sa poitrine et son dos. Et alors commence la grande folie, si horrible que jamais personne n’en verra de semblable.

Sa rage, sa fureur arrivent à un tel paroxysme, qu’il ne conserve plus la notion d’aucun sens. Il ne se souvient plus comment on tient en main l’épée avec laquelle il aurait, je pense, pu faire encore d’admirables choses. Mais son incomparable vigueur n’a besoin ni d’épée ni de hache ; et il en donne de merveilleuses preuves en déracinant, d’une seule secousse, un grand pin.

Il en arrache deux autres comme s’ils eussent été du fenouil, des hièbles ou des aneths. Il en fait autant pour les hêtres, les ormes, les chênes verts et les sapins. Aussi facilement que l’oiseleur, pour faire place nette à ses filets, arrache les joncs, la paille et les orties, Roland déracine les chênes et les vieux arbres séculaires.

Les pasteurs qui entendent un tel fracas, laissant leurs troupeaux épars dans la forêt, accourent de tous côtés en grande hâte pour voir ce que c’est. Mais me voici arrivé à un point que je ne dois pas dépasser, sous peine de vous fatiguer avec mon histoire. J’aime mieux la suspendre un instant, que de vous ennuyer par sa longueur.

CHANT XXIV.

Argument. — Roland donne des preuves de folie furieuse. — Zerbin rencontre Odoric, qui avait trahi Isabelle. Il lui fait grâce de la vie, mais, en punition de sa faute, il lui donne Gabrine à garder. Il va à la recherche de Roland, suit ses traces et ramasse ses armes éparses sur le sol. Survient Mandricard, accompagné de Doralice. Il en vient aux mains avec Zerbin, pour avoir l’épée du paladin. Zerbin est blessé à mort, et Isabelle se réfugie auprès d’un ermite. Arrive ensuite Rodomont, qui s’attaque à Mandricard ; mais le combat est arrêté par l’arrivée d’un messager d’Agramant qui rappelle les deux guerriers sous les murs de Paris.

Que celui qui met le pied sur l’amoureuse glu s’empresse de le retirer, et n’attende pas d’être englué jusqu’aux épaules. L’amour n’est, en somme, qu’une folie, de l’avis universel des sages. Si, comme Roland, tous ceux qui en sont atteints ne deviennent pas furieux, leur égarement se traduit par quelque autre signe. Et quelle marque plus évidente de folie que de s’annihiler soi-même devant la volonté d’autrui ?

Les effets sont variés, mais la folie qui les produit est une. C’est comme une grande forêt, où quiconque se hasarde doit infailliblement s’égarer ; les uns vont en haut, les autres en bas, ceux-ci d’un côté, ceux-là d’un autre. En résumé, et pour conclure, voici ce que je dis : Celui qui s’abandonne à l’amour mérite, entre autres peines, les soucis et les chaînes qui l’attendent.

On pourrait bien me dire : «  — Frère, tu vas en remontrant aux autres, et tu ne vois pas ta propre faiblesse. —  » A cela, je réponds que je vous comprends fort bien, maintenant que mon esprit est dans un moment lucide. J’ai grand souci — et j’espère le faire un jour — de me reposer enfin ; mais dès que je veux mettre cette résolution à exécution, je ne le puis, car le mal a pénétré jusqu’au fond de mes os.

Seigneur, je vous disais, dans l’autre chant, que le furieux et forcené Roland, après avoir arraché ses armes et déchiré ses vêtements, les avait dispersés dans la campagne ; qu’il avait jeté son épée sur le chemin, déraciné les arbres, et qu’il faisait retentir de ses cris les cavernes et les forêts profondes, lorsque, attirés par la rumeur, de nombreux pasteurs accoururent, conduits en ces lieux par leur mauvaise étoile ou en punition de quelque péché.