« Je le fis transporter du bois dans la ville, et le fis déposer dans la maison d’un hôtelier de mes amis. Là, par les soins et l’art d’un vieux médecin, il fut promptement guéri. Puis, nous étant munis d’armes et de chevaux, Corèbe et moi, nous nous mîmes à la recherche d’Odoric, que nous retrouvâmes à la cour du roi Alphonse de Biscaye ; là, je lui livrai bataille.
« La justice du roi, qui m’accorda le combat, le bon droit et, en outre du bon droit, la fortune, qui donne trop souvent la victoire à qui il lui plaît, tout cela m’aida à triompher du traître. Je le fis prisonnier. Le roi, instruit de son crime abominable, me permit d’en faire ce que je voudrais.
« Je n’ai pas voulu le tuer ni le laisser mettre à mort ; mais, comme tu vois, je résolus de te l’amener enchaîné, car je pense que c’est à toi de le juger et de dire s’il doit mourir ou subir tout autre châtiment. J’avais entendu raconter que tu étais auprès de Charles, et je m’y rendais dans le désir de t’y retrouver. Je rends grâces à Dieu, qui m’a fait te rencontrer ici, au moment où je l’espérais le moins.
« Je lui rends grâce aussi de voir près de toi ton Isabelle, — je ne sais comment elle y est, — car je craignais bien que, par suite du crime de ce félon, tu n’entendisses jamais plus parler d’elle. — »
Zerbin avait écouté Almon sans prononcer un seul mot et les yeux toujours fixés sur Odoric. Il éprouvait moins de haine contre lui que de chagrin de ce qu’une telle amitié eût fini si mal.
Après qu’Almon eut terminé son récit, Zerbin resta longtemps silencieux, tout épouvanté qu’un homme qui n’avait jamais failli dans d’autres occasions eût pu commettre une si manifeste trahison. Enfin, sortant de sa longue rêverie, il demanda en soupirant au prisonnier si tout ce que le cavalier avait dit de lui était vrai.
Le déloyal se laissa tomber, les deux genoux à terre, et dit : « — Mon seigneur, tout homme en ce monde est sujet au péché et à l’erreur. La seule différence qui existe entre le bon et le méchant, c’est que l’un cède devant le plus petit désir qui vient l’assaillir, tandis que l’autre se défend et résiste, et ne succombe que si la séduction devient par trop forte.
« Si tu m’avais confié la défense d’un de tes châteaux, et qu’au premier assaut j’eusse, sans faire de résistance, laissé planter les bannières ennemies sur les remparts, j’aurais mérité d’être accusé de lâcheté ou, ce qui est plus grave, de trahison. Mais si je n’eusse cédé qu’à la force, je suis bien certain que, loin d’être blâmé, j’aurais acquis gloire et récompense.
« Plus l’ennemi est puissant, plus l’excuse de celui qui perd la bataille est acceptable. Je devais garder ma foi avec autant de souci qu’une forteresse assiégée de toutes parts. Aussi me suis-je efforcé de la garder, appelant à mon secours toute la raison, toute l’énergie dont la Souveraine Prudence m’a doué. Mais enfin, vaincu par une force irrésistible, j’ai succombé. — »
Ainsi dit Odoric ; puis il ajouta d’autres excuses trop longues pour vous les raconter toutes. Il chercha à montrer qu’il avait été poussé par un entraînement fatal et non par une fantaisie légère. Si jamais prières eurent le pouvoir d’apaiser la colère, si l’humilité du langage obtint jamais un résultat, ce dut être en ce moment, car Odoric trouva des accents capables d’émouvoir le cœur le plus dur.