Il l’avait laissée dans la cité de Constantin, en proie à une fièvre aiguë et cruelle, et au moment où il revenait, espérant la trouver plus belle que jamais, voilà que le malheureux apprenait qu’elle avait suivi à Antioche un nouvel amant, sous prétexte qu’il ne lui convenait pas, dans un âge si jeune, de dormir seule plus longtemps.
Depuis l’instant où il avait reçu cette triste nouvelle, Griffon soupirait nuit et jour. Tous les plaisirs qui séduisaient et entraînaient ses compagnons lui paraissaient insupportables. Ceux à qui Amour a fait sentir ses rigueurs, savent si ses traits sont de bonne trempe. Griffon souffrait un martyre d’autant plus cruel, qu’il n’osait pas dire le mal qui le rongeait.
Et cela, parce que son frère Aquilant, plus sage que lui, lui avait mille fois déjà reproché cet amour, et cherché à le lui arracher du cœur, regardant celle qui en était l’objet comme la pire de toutes les femmes qu’on pût trouver. Mais Griffon l’excusait quand son frère la condamnait. La plupart du temps, notre jugement se trompe.
C’est pourquoi il résolut, sans en parler à Aquilant, de s’en aller seul jusqu’à Antioche et d’en ramener celle qui lui avait arraché le cœur de la poitrine. Il brûlait aussi de trouver celui qui la lui avait enlevée, et d’en tirer une telle vengeance qu’on en parlerait toujours. Je dirai, dans l’autre chant, comment il mit son projet à exécution, et ce qui s’ensuivit.
CHANT XVI.
Argument. — Griffon rencontre près de Damas Origile et son nouvel amant ; il croit à leurs paroles mensongères. — Renaud arrive sous les murs de Paris avec le secours de l’armée anglaise. De part et d’autre se produisent des preuves d’une grande valeur. Grand carnage et graves incendies dans Paris, du fait de Rodomont ; Charles y court avec une troupe d’élite.
Les peines d’amour sont cruelles et nombreuses ; j’ai souffert la plupart d’entre elles et je les ai pour mon malheur si bien expérimentées, que je puis en parler savamment. C’est pourquoi, si je dis ou si j’ai dit d’autres fois, soit en paroles, soit dans mes écrits, que les unes sont un mal léger, les autres une douleur acerbe et poignante, tenez mon jugement à cet égard pour vrai.
Je dis, j’ai dit et je dirai jusqu’à ce que je cesse de vivre, que celui qui se trouve pris dans des liens honorables, sa dame se montrât-elle entièrement contraire à ses désirs, Amour lui refusât-il toute récompense pour ses soins assidus, dût-il languir jusqu’à en mourir, ne doit pas se plaindre s’il a hautement placé son cœur.
Mais celui-là doit pleurer, qui s’est fait l’esclave de deux beaux yeux, d’une belle chevelure, sous lesquels se cache un cœur pervers, et dont de nombreuses souillures ont terni la pureté. Le malheureux voudrait fuir, et, comme le cerf blessé, il porte le trait mortel partout où il va. Il rougit de lui-même et de son amour ; il n’ose pas l’avouer, et il souhaite en vain de guérir.
Le jeune Griffon est dans ce cas. Il ne peut s’amender et il reconnaît son erreur. Il voit à quelle créature vile il a donné son cœur ; il sait qu’Origile est infâme et sans foi ; cependant sa raison est vaincue par la mauvaise habitude, et sa volonté cède au penchant qui l’entraîne. Quelque perfide, quelque ingrate et coupable que soit sa maîtresse, il est poussé, malgré lui, à aller à sa recherche.