« La nuit était fort avancée lorsqu’on se leva de table, laquelle avait été chargée des mets les plus recherchés, selon la saison. Sans attendre que je lui demande la chose pour laquelle j’étais venu, la dame m’invite d’elle-même, et par courtoisie, à partager sa couche pour cette nuit.

« Les dames et les damoiselles se retirent, ainsi que les pages et les camériers. Restés seuls ensemble, nous nous déshabillons et nous nous mettons au lit à la lueur des torches qui éclairaient comme si c’eût été jour. Alors, je commençai : «  — Ne vous étonnez pas, madame, si je reviens si vite près de vous. Vous vous imaginiez sans doute me revoir Dieu sait quand.

« Je vous dirai d’abord la cause de mon départ, puis je vous expliquerai celle de mon retour. Si j’avais pu, madame, en restant près de vous, contenter votre ardeur, j’aurais voulu vivre et mourir à votre service, sans vous quitter un seul instant, mais comprenant combien ma vue vous était cruelle, je m’éloignai, ne pouvant faire mieux.

« La fortune me conduisit au milieu d’un bois inextricable, où j’entendis soudain retentir des cris ; on eût dit une femme qui aurait appelé à son secours. J’y cours, et sur un lac aux eaux de cristal, je vois un faune qui avait pris avec ses hameçons une damoiselle qu’il tenait toute nue au milieu de l’eau. Le cruel se préparait à la dévorer vivante.

« Je me précipitai vers lui, et l’épée à la main — je ne pouvais lui venir en aide d’une autre façon — j’arrachai la vie au féroce pêcheur. Aussitôt la damoiselle saute dans l’eau : «  — Tu ne m’auras pas — dit-elle — secourue en vain. Tu en seras bien récompensé, et richement, pour tout ce que tu voudras demander ; car je suis une nymphe, et j’habite au sein de ces eaux limpides.

« Je puis accomplir des choses merveilleuses et forcer les éléments et la nature à m’obéir. Demande-moi tout ce qui sera en mon pouvoir, et laisse-moi le soin de te satisfaire. A mon commandement, la lune descend du ciel, le feu se congèle et l’air se solidifie. Plus d’une fois, avec de simples paroles, j’ai fait trembler la terre, et j’ai arrêté le soleil. —  »

« Pour répondre à cette offre, je ne lui demandai ni des trésors, ni la puissance, ni de riches domaines. Je ne lui demandai pas de me donner plus de vaillance et plus de vigueur, ni de me faire vaincre dans toutes les rencontres que j’aurais. Je lui demandai seulement de me donner un moyen quelconque de satisfaire votre désir. Sans plus préciser ma demande, je m’en remis complètement à son expérience.

« Je lui eus à peine exposé mon désir, que je la vis plonger de nouveau. Elle ne me fit pas d’autre réponse que de me lancer quelques gouttes de l’eau enchantée. A peine cette eau m’a-t-elle touchée au visage, que, je ne sais comment, je me sens toute changée. Je le vois, je le sens, et à peine cela me paraît vrai. Je me sens, de femelle, devenu mâle.

« Et si ce n’était que vous pouvez vous-même vous en assurer sur-le-champ, vous ne le croiriez pas. Comme je l’étais dans l’autre sexe, je suis encore tout prêt à vous obéir. Commandez ; toutes mes forces sont désormais, et seront toujours dressées et promptes pour votre service. —  » Ainsi je lui dis, et je fis en sorte qu’elle pût s’assurer avec la main de l’exacte vérité.

« Il arrive souvent que celui qui avait perdu tout espoir de posséder l’objet sur lequel toutes ses pensées étaient concentrées, et qui, dans son désespoir d’en être privé, s’affligeait et se consumait de colère et de rage, vient par la suite à posséder cet objet. Alors sa longue crainte d’avoir semé sur le sable, sa désespérance, lui oppressent tellement le cœur et le disposent tellement au doute, qu’il n’en croit pas son propre témoignage, et reste tout interdit.