« En sauvant, dis-je, cette cité, vous obligerez non seulement les Parisiens, mais tous les pays de cette région. Je ne parle pas seulement des peuples voisins, car il n’y a pas une nation dans toute la chrétienté qui n’ait dans cette ville quelques-uns de ses citoyens. De sorte que votre victoire ne vous aura pas seulement acquis la reconnaissance de la France.

« Si, dans l’antiquité, on décernait une couronne à quiconque sauvait la vie d’un citoyen, de quelle récompense ne serez-vous pas dignes, vous qui en aurez sauvé une multitude infinie ? mais si une entreprise si sainte et si honorable venait à échouer par l’effet de l’envie ou de la lâcheté, croyez-m’en, une fois ces remparts tombés, ni l’Italie ni l’Allemagne ne seraient plus en sûreté,

Non plus qu’aucun des lieux où l’on adore celui qui voulut mourir pour nous sur la croix. Ne croyez pas que vous-mêmes resteriez longtemps sans être attaqués par les Maures, et que votre royaume serait suffisamment protégé par la mer. Si jadis on les a vus traverser d’autres fois le détroit de Gibraltar, et laisser les colonnes d’Hercule pour porter la dévastation dans vos îles, que ne feraient-ils pas aujourd’hui, une fois maîtres de nos pays ?

« Et quand bien même l’honneur et l’intérêt ne vous pousseraient pas à cette entreprise, un commun devoir commande de se secourir les uns les autres, tous ceux qui combattent pour une même Église. Que je ne vous livre pas les ennemis en déroute, et cela sans grand effort, aucun de vous ne doit montrer à cet égard de la crainte, car ils me font tous l’effet d’une multitude sans expérience, sans force, sans courage et sans armes. —  »

Par ces paroles et des raisonnements encore meilleurs, par son langage énergique et sa voix entraînante, Renaud parvint à porter au comble l’ardeur de ces magnanimes barons et de cette belliqueuse armée. Comme dit le proverbe, il donna de l’éperon au coursier qui courait déjà avec rapidité. Son discours terminé, il fit avancer tout doucement ses troupes sous leurs bannières respectives.

Évitant tout bruit, toute rumeur, il fait avancer son armée divisée en trois corps. A Zerbin, qui marche le long du fleuve, il réserve l’honneur d’attaquer le premier les barbares. Il range en arrière les Irlandais dans la plaine. Les cavaliers et les fantassins d’Angleterre, sous les ordres du duc de Lancastre, sont au centre.

Après les avoir tous placés dans la position qu’ils doivent occuper, le paladin chevauche le long de la rive et passe devant avec le brave duc Zerbin et son corps d’armée. Il marche jusqu’à ce qu’il arrive à l’endroit où le roi d’Oran, le roi Sobrin et leurs autres compagnons d’armes gardaient de ce côté la plaine, ayant l’armée d’Espagne à un mille derrière eux.

L’armée chrétienne, qui avait marché avec tant d’ordre et de calme tant qu’elle avait été guidée par le Silence et l’archange, ne put se contenir plus longtemps. A peine eut-elle vu les ennemis, qu’elle poussa un cri immense, et que les trompettes firent retentir l’air de leur son aigu. L’éclatante rumeur montant jusqu’au ciel, s’en alla glacer les os des Sarrasins.

Renaud pousse son destrier en avant de tous les autres et met la lance en arrêt. Il dépasse les Écossais de toute la portée d’un trait, tellement il lui tarde de frapper. De même que parfois un coup de vent arrive, traînant après lui une horrible tempête, ainsi en avant des escadrons, le vaillant chevalier s’en venait éperonnant son coursier Bayard.

A la vue du paladin de France, les Maures donnent des signes d’une véritable angoisse. On voit la lance leur trembler à tous dans la main ; leurs pieds tremblent dans les étriers, et leurs cuisses dans les arçons. Seul le roi Pulian, qui ne sait pas que celui qui s’avance est Renaud, ne change pas de visage. Ne pensant pas trouver si rude résistance, il lance son destrier au galop à la rencontre du chevalier.